Voile

Les rescapés d’un Bol d’or sauvage

La flotte du 81e Bol d’or Mirabaud, remporté par Ladycat, a traversé samedi un orage d’une rare violence. Les dégâts matériels sont importants et plusieurs concurrents sont passés près du drame, mais seuls quelques blessés légers sont à déplorer. Témoignages

Les 460 participants de la plus grande régate en bassin fermé du monde étaient tous au parfum. L’orage qui s’est abattu sur le Léman samedi en fin de journée n’a surpris personne. La tempête était annoncée depuis la veille, et tous les régatiers disposaient d’informations claires pour décider de s’engager dans l’aventure. La virulence des perturbations a néanmoins été largement sous-estimée, et tous ceux qui sont passés au travers sont unanimes pour dire qu’ils n’avaient jamais vécu ça.

«C’était puissant et soudain, relevait à son retour à terre Yann Guichard, skipper expérimenté et vainqueur de cette 81e édition sur Ladycat Powered by Spindrift en 10 heures et 36 minutes. Nous n’avons pas eu le temps de prendre un ris [réduire la surface de voile]. Dans le plus fort du grain, nous avons dû mettre la course entre parenthèses: notre seul objectif était alors de ne pas chavirer et de ne pas casser de matériel…»

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La durée du grain – plus d’une heure de pluie et de grêle avec des vents dépassant les 40 nœuds (avec des pointes enregistrées à près de 60 nœuds) – a également marqué les esprits. La zone d’orage a donné au Léman des airs de champ de bataille. Les bateaux qui passaient sous l’épais nuage noir se couchaient sur l’eau les uns après les autres, les voiles partaient en lambeaux, et les fusées de détresse décollaient tous azimuts. Une vingtaine de voiliers au moins ont démâté, trois ont coulé, et de nombreux équipiers sont passés à l’eau, particulièrement sur les petits catamarans. Miraculeusement, aucune disparition n’a été déplorée.

Procédure éprouvée

Jean-Luc Raffini, coordinateur de la sécurité des grandes courses à la Société nautique de Genève (SNG), estime à plus de 300 le nombre de téléphones qu’il a fallu traiter à partir de 17 heures, sans compter les appels radio. 37 interventions ont été coordonnées avec les acteurs présents sur l’eau, soit la trentaine de bateaux moteur de l’organisation, les sociétés de sauvetage des rives du lac et les différentes polices cantonales.

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«Nous avons adapté les effectifs en fonction de la situation, ainsi que les horaires», explique-t-il en remplissant ses fichiers. Et de poursuivre: «Nous avons travaillé non-stop jusqu’au milieu de la nuit. Chaque cas a été géré en fonction de son degré d’urgence. La priorité étant évidemment donnée à ceux qui semblaient les plus graves. Notre rôle est d’analyser, et de traiter les informations reçues. Mais si nous avons des procédures très claires pour ce type de situation, la masse de données à prendre en considération était énorme et a généré un peu d’inertie. Au final, il n’y a pas eu de perte d’information, nous savons où nous en sommes avec chaque cas et le processus fonctionne.» Des améliorations à apporter suite à cette expérience extrême? «Il est encore trop tôt pour en parler. Nous le ferons à l’occasion d’un débriefing à froid…»

Solidarité des gens de lac

Et si les responsables de la sécurité ont pu secourir de nombreux régatiers, l’entraide entre concurrents a aussi permis de sauver des vies. Ainsi, Summum, le Farr 30 de Pierre Moersch, a porté secours à quatre naufragés à l’entrée du haut-lac. «Le Toucan Expsaros a coulé à côté de nous, raconte l’équipier Bertrand Seydoux, encore secoué par sa mésaventure. Nous avons vu une fusée de détresse alors que nous venions d’affaler la grand-voile. Nous étions à sec de toile. La visibilité était très mauvaise, mais nous avons entendu le sifflet d’un des naufragés. C’est grâce à ce bruit que nous avons pu nous diriger vers les quatre capuchons jaunes visibles à la surface de l’eau.»

Dans ces conditions, la course passe au second plan. «Nous avons tout de suite mis le moteur pour nous rapprocher et leur porter secours. Le vent était tellement fort que, même au moteur, c’était très difficile de manœuvrer. Nous avons d’abord remonté une femme, puis avons dû refaire un tour pour récupérer les trois autres. L’un d’entre eux était en train de se noyer, nous l’avons récupéré in extremis.»

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L’homme a eu une certaine chance dans son malheur, continue Bertrand Seydoux: «Un membre de notre équipage est médecin, et il a pu le prendre en charge. La leçon à tirer de cette expérience, c’est qu’il faut rester groupés si on abandonne un bateau. Là, les gens s’étaient éparpillés, ce qui a rendu les choses plus difficiles. La personne la plus mal en point a été prise en charge par une ambulance au Bouveret, et a passé une nuit en soins intensifs. Nous avons appris dimanche qu’elle était hors de danger…»

Ejecté du bateau

Vincent Jutzi, qui participait à bord d’un petit catamaran F18, relève – tout juste remis de ses émotions – comment il a perdu et heureusement retrouvé son équipier. «Nous avons pris 110 km/h de vent, et le bateau a instantanément chaviré, explique le rescapé. Le vent était tellement violent que le bateau a commencé à rouler sur l’eau, en enchaînant les tonneaux. Après le premier tour, Régis, mon coéquipier, a lâché et s’est retrouvé seul au milieu du lac. J’ai bataillé pour ne pas me retrouver coincé sous l’eau et j’ai réussi à m’extirper. Heureusement, le tender [bateau moteur semi-rigide] d’Alinghi est passé à côté de moi et m’a embarqué. Nous sommes partis chercher Régis, que nous avons retrouvé grâce à sa fusée de détresse et son bonnet orange. Ce que je retiens, c’est l’importance du matériel de sécurité qu’il faut avoir sur soi. C’est ce qui nous a sauvés. Nous ne sommes pas passés loin du drame.»

Dimanche après-midi, les derniers bateaux rejoignaient la ligne d’arrivée sous spi, avec une jolie bise et sous un soleil radieux. Certains portaient encore les stigmates de leur nuit mouvementée. Mais tous les équipiers affichaient un sourire qui reflétait leur fierté d’avoir été au bout de cette édition d’anthologie.

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