Il arrive au pas de course, tout essoufflé dans son tee-shirt à l’effigie de Steve McQueen. Non, Alexander Frei n’a pas fait sa star en arrivant trois quarts d’heure en retard au rendez-vous, jeudi au parc Saint-Jacques; il avait simplement oublié. Futur papa, buteur apaisé depuis son retrait de l’équipe de Suisse, Alex, tête de pioche et âme sensible, grand incompris, achève une magnifique saison avec «son» FC Bâle – mercredi, il aura l’occasion de soulever une troisième Coupe de Suisse. Réfléchi, détendu, il évoque le passé sans jamais rien regretter; il envisage la suite pupille brillante et sourire gourmand.

Le Temps: Mercredi prochain avec Bâle, vous affrontez en finale de Coupe de Suisse le FC Lucerne, le club qui vous avait révélé. Treize ans plus tard, y voyez-vous un clin d’œil, un symbole?

Alexander Frei: Non, rien de particulier. Par contre, j’ai toujours dit que je respectais le FC Lucerne parce qu’il m’a permis de faire mes premiers pas en Super League, dans un contexte très familial, dans un club qui était plus ou moins par terre à l’époque. Mais on avait pu faire quelque chose de bien, avec une équipe jeune, et on avait pu se mettre en valeur. Je remercierai toujours le FC Lucerne de m’avoir donné ma première chance. Après, le fait de les retrouver en finale de Coupe des années plus tard, je n’y vois pas de symbole particulier.

– Vous aviez déclaré que 2010 avait été la pire année de votre carrière. La saison 2011-12 est-elle au contraire la plus belle?

– Non. D’abord, pour dire quelle est ta plus belle saison, il faut qu’elle soit terminée. Je sais bien que cette saison a été très bonne, pas que pour moi, pour le club aussi. Mais je ne peux pas dire que c’était la meilleure de ma carrière, parce que j’ai vécu tellement de choses, de super trucs… Après, c’est clair, je sais quelles sont mes mauvaises années, 2004 après l’Euro, 2010 avec un bras cassé et une Coupe du monde complètement ratée – pas que de moi, de toute l’équipe. Et après, mon retrait de l’équipe nationale… Je sens maintenant comme un relâchement. Je n’ai plus cette pression que j’éprouvais quand j’étais capitaine de l’équipe de Suisse, une pression supplémentaire vis-à-vis des autres. Là, je suis relâché, plus cool qu’avant.

– Ce rôle de capitaine, avec du recul, c’était une erreur?

– Non. Pendant quatre ans, à chaque moment, j’ai été fier d’être le capitaine de l’équipe de Suisse.

– «J’aurais dû écouter mon ventre», avez-vous déclaré après coup, à propos de votre retrait de l’équipe nationale en deux temps et dans le trouble. Que vous disait votre ventre?

– Dans toute ma carrière, j’ai fait disons 95% des choix comme ça: en me fiant à mon ventre. Et c’était tout le temps bon. Quand je suis parti à Rennes, c’était le bon choix. Dortmund, c’était le bon choix. Après, les 5% qui restent, il faut les accepter… C’est une phase dans ta carrière, c’est comme ça, voilà.

– Il y a un autre ventre qui doit vous inspirer davantage encore en ce moment…

– C’est clair, je me réjouis d’être papa au mois de juin.

– Vous rendez-vous compte à quel point votre vie va changer?

– Non, parce que je n’ai jamais été papa jusqu’à maintenant. Laissez-moi d’abord grandir dans le rôle et après, on va voir. En tout cas, je me réjouis. Tout le monde me dit que je ne vais pas beaucoup dormir, mais ça m’est égal. C’est mon fils, ou ma fille, alors je passerai au-dessus de tout ça.

– Suivez-vous une préparation spécifique?

– Oui, bien sûr. J’ai déjà pu fêter le titre en championnat et là, on va peut-être gagner la Coupe… Je m’entraîne à ne pas dormir beaucoup.

– Le FC Bâle s’est invité cette saison parmi les 16 meilleures équipes d’Europe; pas la Suisse, qui ratera l’Euro. Y a-t-il un sentiment de revanche?

– Non. J’ai jamais eu de sentiment de revanche. Pourquoi devrais-je?

– Parce qu’avec l’équipe nationale, dont vous êtes le meilleur buteur de l’histoire, les choses se sont très mal terminées…

– Non. Au moment où Streller et moi sommes partis, toutes les possibilités de se qualifier existaient encore, même après le nul en Bulgarie. Ensuite, il se trouve que le FC Bâle a réalisé un parcours extraordinaire en Ligue des champions. Les deux n’ont rien à voir ensemble.

– Si l’ASF décidait, ce 26 mai contre l’Allemagne ou un autre jour, de vous offrir une espèce de jubilé, histoire de dire au revoir correctement à l’équipe de Suisse, vous trouveriez ça déplacé ou agréable?

– D’abord, je ne connais pas les plans de l’ASF. Tant que personne ne me parle de ça, je ne me pose pas la question.

– Vous avez déclaré que vous aimeriez que vos enfants vous voient jouer. Ce sera possible?

– Oui, mais je ne sais pas s’il ou elle s’en souviendra, s’ils comprendront exactement ce que papa est en train de faire. Pour ça, il faudra leur montrer tous les articles et les photos que mon grand-père a collectionnés. Parce que bon, je ne pense pas que je vais jouer encore cinq ans…

– Vous en parlez déjà au pluriel de vos enfants. Souhaitez-vous une famille nombreuse?

– Dans notre famille, du côté de mon père, ils étaient huit enfants, et du côté de ma mère pareil. Donc j’ai beaucoup de tantes, d’oncles, de cousins et de cousines, en plus de ma sœur et de mon frère. J’ai l’habitude que la table soit tout le temps grande, avec beaucoup de monde autour. Et puis pourquoi pas? Mais ce n’est pas que ma décision: il faut aussi demander à ma femme.

– L’image de la grande tablée familiale, ça contraste avec l’idée que beaucoup se font d’Alex Frei l’individualiste, l’égoïste même…

– Parce que souvent, les gens ne peuvent pas faire la différence entre les 90 minutes sur le terrain, c’est-à-dire mon travail, et qui je suis dans le privé. Je mets un peu moins d’émotions sur le terrain qu’avant, je suis beaucoup plus calme mais quand même… J’ai toujours voulu gagner. J’ai toujours eu l’amour vis-à-vis de ma profession, du plaisir. Mais c’est clair, je ne suis pas le même Alex sur le terrain ou à côté.

– Heureusement…

– Ouais, je pense… (Il se marre).

– Plus calme dites-vous. Parlez-nous de ce processus de maturation…

– C’est lié à ma vie privée, c’est sûr. J’ai traversé des choses pas faciles, négatives… Tu te demandes pourquoi les gens te sifflent, pourquoi les journalistes écrivent tout le temps que tu es égoïste alors qu’ils ne te connaissent pas. Voilà, il y a des choses qui te font réfléchir, tu te dis «ils ont tort à 90% mais ils ont peut-être raison à 10%». Avec ma femme, on a connu des blessures, mes blessures, l’Euro 2008… On a vécu tout ça ensemble et ça réunit. Tout à coup, tu réalises qu’il y a des choses plus importantes que de toujours penser au football.

– Vous aurez l’âge du Christ cet été. Ça vous inspire un commentaire?

– (Surpris). Non.

– Avez-vous déjà une idée de votre avenir au-delà de votre contrat qui court jusqu’en juin 2013?

– Non. Il me reste quatorze ou quinze mois de contrat et c’est un peu tôt pour en parler, on verra. J’aurai 34 ans l’été prochain et il est normal que le club veuille faire le point d’année en année. Mais pour l’instant, je crois qu’on a à se plaindre ni de mes performances ni de mon âge. Bien sûr que j’aimerais encore avoir 26 ou 27 ans, mais ce n’est pas possible… Le moteur, je l’ai encore, je n’ai pas l’impression de ne plus avoir le rythme. En tout cas, en Champion’s League, je ne l’ai pas senti. Le problème, par rapport à il y a dix ans, c’est le temps de récupération entre les matches.

– Vous aviez toutefois eu le temps de planter des framboises dans le jardin l’an dernier…

– Ça, c’est vrai.

– Recommencerez-vous ce printemps?

– On va essayer…

– Si on vous avait dit, il y a huit ans quand vous étiez à Rennes, qu’un jour vous planteriez des framboises, l’auriez-vous cru?

– C’est l’évolution de l’homme qui prend de l’âge… J’avais d’autres idées quand j’étais à Rennes. Mais bon, tu grandis, et dans dix ou quinze ans, j’aurai encore d’autres idées…

– Vers quoi aurez-vous envie de vous diriger?

– Je suis ouvert à tout, pourquoi pas prendre une autre direction si on me propose quelque chose qui m’intéresse. Mais quand tu restes quinze ans dans un milieu, c’est a priori là que tu poursuis. Parce ce que tu fais ça depuis longtemps, parce ce que c’est ce que tu connais le mieux. Après, l’erreur, c’est de se dire que tu peux tout de suite devenir entraîneur… C’est un autre métier. Par contre, j’ai un sac à dos rempli d’idées, avec tous les entraîneurs que j’ai eus, des milliers d’exercices. Mais pour les mettre en pratique, il faut d’abord apprendre. Entraîneur, j’aimerais bien. Surtout avec les gamins. J’aimerais dire aux jeunes de 18 ans que ce n’est pas parce qu’ils ont deux matches en Super League que Manchester City va les prendre. C’est pas comme ça, c’est un long travail. A 18 ans, tu ne peux pas être un joueur professionnel et complet. Tu es un vrai pro après 100 ou 150 matches. Tu es un joueur complet à 28 ans.

– Vous qui êtes d’un naturel direct, n’avez-vous pas eu trop de difficultés dans ce milieu où on aime ne pas dire les choses?

– Non, pas du tout. Ce que j’ai appris, c’est que plus j’étais direct, moins j’étais confronté à des gens qui ne le sont pas. Alors ça va bien. Tous ceux qui font des magouilles dans le monde du football ne m’ont jamais appelé, ou alors ils ont vite arrêté de le faire. C’est l’avantage quand on est franc et direct.

– Quel type de «magouilles»?

– Bien sûr, quand tu as marqué 21 buts en Ligue 1 avec Rennes, des gens te téléphonent pour te dire qu’ils ont des clubs en Espagne pour toi, en Angleterre. Ça venait vite, mais c’était aussi très vite plié: je leur disais que si un club était vraiment intéressé, il me contacterait directement.

– On dit souvent que vous êtes une personne compliquée. Partagez-vous ce sentiment?

– Je ne sais pas ce que disent les autres. Ce qui compte, c’est ce que pensent les gens qui me fréquentent. Pour savoir comment je suis, il faut demander à mes coéquipiers, qui passent dix heures par jour avec moi depuis des années. Eux peuvent dire comment je suis. Ce qui me déçoit des fois, c’est qu’on fabrique l’image de quelqu’un, transmise comme ça, sans que le mec ou la femme n’y puisse quoi que ce soit. Pour moi, les gens simples, c’est souvent lié avec les gens bêtes. Alors ça me va bien d’être compliqué… Dans ma carrière, je ne sais pas si c’est un hasard ou pas, j’ai toujours joué dans des clubs de travailleurs. A Rennes, j’étais chez les Bretons, des gens francs, directs et bosseurs. Dortmund, c’est une ville ouvrière. Bâle, c’est aussi un club de travailleurs. Ils correspondent tous à mon caractère. C’est bien.

– C’est quoi votre caractère?

– Je ne sais pas. Il faut demander à mes proches.

On a un cliché du Suisse tiède, timoré, sans trop de caractère. Vous sentez-vous suisse?

– (Presque offusqué). Bien sûr que je me sens suisse. Et je suis fier d’être Suisse. Mais je ne pense pas correspondre à ce cliché.

– Pourquoi êtes-vous fier d’être Suisse?

– Mais parce que c’est le pays où je suis né, voilà. J’ai pu jouer dix ans pour mon équipe nationale et ça, ça m’a rendu fier. Il y a tellement de côtés positifs dans ce pays… On a une qualité de vie incroyable. Des fois on ne se rend même plus compte quelle joie, quel bonheur on a d’être Suisse. Peut-être a-t-on trop de chance? Le matin, ici, quand tu te lèves pour aller travailler, tu sais que le bus ou le tram sera à l’heure. Il faut en être reconnaissant, parce qu’il y a beaucoup d’endroits où il y a ni bus ni trams.

– Dortmund vient de conserver son titre de champion d’Allemagne dans une liesse ahurissante. Quand vous voyez ça, ne regrettez-vous pas d’être parti trop tôt?

– Pourquoi? J’avais Jürgen Klopp comme entraîneur et la dernière année, on a fini cinquièmes, tout près de la Ligue des champions. Après mon départ, il y a eu encore l’Europa League, puis les deux titres. Mais pour moi, c’était le bon moment de partir, après trois saisons fabuleuses. Dortmund, pour un joueur, c’est le rêve. Jamais tu n’oublies ça… Ça va rester dans mon cœur et ma mémoire. Mais je n’ai pas de regrets, jamais. Bien sûr, des fois c’est difficile. Je savais ce que je perdrais en revenant en Suisse, parce que jouer devant 15 000 personnes ou 55 000, voilà… Tout est plus petit ici. Mais Bâle, tous domaines confondus, aurait sa place en Bundesliga. Notre parcours depuis trois ans, avec trois titres, me donne raison.

– Ces trophées amassés sur votre fin de carrière, ça vous apaise? Parce que les titres, c’est ce qui manquait sur votre carte de visite…

– Qu’est-ce que ça veut dire une carte de visite? C’est bien, c’est joli. Bien sûr, les trophées me manquaient, et c’est bien que je puisse avoir des lignes à mon palmarès. Mais comme Zubi [Pascal Zuberbühler] m’a dit une fois, être deuxième meilleur buteur puis meilleur buteur en France, puis deuxième meilleur buteur en Allemagne, ça compte comme des championnats. C’est lui qui le dit, je ne sais pas s’il a raison… C’est vrai que j’ai longtemps eu plus de distinctions individuelles que de titres en équipe. Même si, et ça me dérange un peu que les gens l’oublient, j’avais gagné la Coupe de Suisse avec une très belle équipe de Servette [en 2001].

– Y a-t-il quelque chose de plus important que le palmarès dans le football?

– Ce qui reste surtout, c’est d’avoir tout fait. D’avoir tout donné. Rester dans la mémoire des gens. Rester dans la mémoire d’un club. Ça, ce sont des trucs vraiment géniaux.

– A part à Bâle, votre image s’est dégradée depuis que vous êtes revenu en Suisse. Vous en souciez-vous?

– C’est pas que je joue absolument dans le but de rester dans la mémoire. Simplement, j’aimerais bien que les gens disent de moi: «Voilà, ça, c’est un gars qui donne tout, qui a l’amour de son club, qui se défonce pour nous, ceux qui viennent au stade.» C’est ça ma motivation.

«Je ne sais pas ce que disent les autres. Ce qui compte, c’est ce que pensent les gens qui me fréquentent»