Ambiance cantine ce mercredi au restaurant de Sorebois, sur les pistes de Zinal. Autour des quelques longues tables réservées pour la délégation helvétique, les skieurs se changent puis refont la course devant un bol de soupe ou une assiette de pâtes bolo. En partie auf Deutsch bien sûr. Mais le français est de retour dans les discussions.

Sur ce super-G de Coupe d’Europe, la deuxième division du ski alpin, 9 des 27 athlètes suisses sont Romands. Nés entre 1998 et 2003, certains sont aux portes du professionnalisme, d’autres à celles des cadres de Swiss-Ski, mais ils partagent la même ambition. «C’est clair qu’à moyen terme, sourit le Vaudois Gaël Zulauf (21 ans), nous rêvons tous de la Coupe du monde.»

Dans les disciplines de vitesse, les Welsches se sont longtemps fait désirer. Samedi dernier à Lake Louise (Canada), ils étaient deux au départ de la première descente de la saison: le Valaisan Justin Murisier (29 ans), qui pointe le bout de ses skis au-delà de son slalom géant de prédilection, et le Vaudois de Nidwald Yannick Chabloz (22 ans), un pur spécialiste en pleine progression.

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Avant eux, aucun Romand n’avait pris part à une descente de Coupe du monde depuis la retraite de Didier Défago au printemps 2015. Mais comme par enchantement, les voilà aujourd’hui légion à se presser aux abords du portillon de départ.

Un trou? Quel trou?

Deux autres grands espoirs, le Fribourgeois Alexis Monney (21 ans) et le Valaisan Arnaud Boisset (22 ans), se sont entraînés en Amérique du Nord avec Beat Feuz et consorts en vue d’une éventuelle première en descente de Coupe du monde (pour laquelle ils devront finalement patienter). Dans toutes les classes d’âge qui suivent, il y a du talent à revendre.

Certains connaisseurs appellent à suivre de près le tout jeune valaisan Denis Corthay, 18 ans, qui doit encore s’étoffer physiquement mais époustoufle déjà par ses qualités de glisse. D’autres se demandent si Loïc Chable (frère de Charlotte) ou Rémi Cuche (neveu de Didier) sauront se faire un prénom sur le Cirque blanc. Et ce petit répertoire des espoirs romands n’est pas exhaustif.

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Mais comment expliquer le «trou générationnel» qui est apparu de ce côté de la Sarine après les exploits des deux Didier, Cuche et Défago? Ça tombe bien, eux aussi sont à Zinal, curieux observateurs de cette relève. Mais ils n’ont pas vraiment de réponse à la question, qu’ils contestent en partie. «Déjà, je ne suis pas sûr qu’il soit pertinent de faire cette séparation entre Romands et Alémaniques – tout le monde fait partie du ski suisse, dit le Neuchâtelois, notamment quatre fois vainqueur à Kitzbühel entre 1998 et 2012. Et puis y a-t-il vraiment eu un trou?»

Son ancien rival valaisan, champion olympique de descente en 2010, n’en est pas convaincu non plus. «Cela tient parfois à peu de chose, à des destins individuels, dit-il en sirotant son café au comptoir. S’ils avaient été épargnés par les blessures, Justin Murisier [qui s’est jusqu’ici concentré sur le géant] et Ami Oreiller [qui a arrêté la compétition en 2015] se seraient installés en vitesse depuis longtemps et on aurait eu l’impression d’une continuité entre ma génération et celle qui arrive aujourd’hui.»

Concurrents et complices

Il n’empêche. Il y a quelques années, les slalomeurs valaisans ont éclos en bouquet (Daniel Yule, Ramon Zenhäusern, Luca Aerni) comme les descendeurs romands promettent de le faire aujourd’hui. Ce n’est pas qu’une affaire de coïncidences, mais aussi la conséquence de différentes initiatives indépendantes qui, additionnées les unes aux autres, ont créé un contexte propice à l’émergence de jeunes talents.

Au départ, oui, il y a ce soupçon de hasard: Yannick Chabloz et Arnaud Boisset naissent à dix mois d’intervalle et, une grosse quinzaine d’années plus tard, ils se retrouvent ensemble dans la manufacture à champions du ski suisse. Ils sont rejoints un peu plus tard par un troisième larron à peine plus jeune, Alexis Monney.

Depuis, les trois se «tirent la bourre», comme ils disent, les progrès de chacun poussant les deux autres à redoubler d’effort pour rester à la hauteur, dans une double relation de concurrence et de complicité. «Quand tu te sens bien dans un groupe et que tu y as des potes, cela te tire vers le haut», résume Arnaud Boisset. «Si ton ami réalise une bonne performance, tu es content pour lui, mais tu as envie de faire mieux», sourit Alexis Monney.

Recherche des bons profils

Avec les Alémaniques, les relations sont souvent cordiales et les échanges «techniques» fluides. Mais en attendant que les Romands parfassent leur maîtrise du Schwyzerdütsch, ils tissent des liens plus personnels et plus profonds entre eux. «L’avantage d’être plusieurs francophones se ressent moins sur la neige qu’en dehors, quand il s’agit de parler d’autre chose que de ski, de s’ouvrir, de s’entendre», note Arnaud Boisset, pour qui le bien-être nourrit clairement la performance sportive.

L’émergence de ces trois premiers espoirs a inspiré les suivants. Par les paroles, d’abord: «Je vais facilement demander des conseils aux skieurs romands de la génération d’avant, note Gaël Zulauf. Sans la barrière de la langue, c’est plus facile d’être précis sur des questions techniques et tactiques.» Par l’exemple, aussi: «Quand je suis arrivé au CNP Ouest de Brigue, j’ai vu Arnaud Boisset partir pour la Coupe d’Europe, rembobine le Valaisan Christophe Torrent (21 ans). Directement, je me suis dit que si lui l’avait fait, alors je pouvais y arriver aussi.»

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Le cercle vertueux est encouragé par le Centre national de performance Ouest, à Brigue, qui recherche depuis quelques années les profils de descendeurs et s’évertue à les développer. Les groupes d’entraînement de la structure qui accueille les jeunes de 15 à 20 ans, grosso modo, ont ainsi été adaptés pour travailler de manière spécifique plus tôt dans le cursus. «Par exemple, à la place d’un grand groupe de huit athlètes qui font de tout, on en crée deux de quatre, un avec l'accent sur la technique, l’autre sur la vitesse», détaille Laurent Donato, qui dirige le sport-études depuis 2019.

L'alternative Zinal

Encore faut-il que les possibilités de s’entraîner existent. En descente, chaque séance nécessite l’utilisation d’une piste complète et la mise en place d’un dispositif sécuritaire important, notamment composé de kilomètres de filets de protection. Conséquence: beaucoup de domaines skiables rechignent à jouer le jeu.

Mais en 2019, Zinal a inauguré une piste dédiée à la discipline reine du ski alpin, et cela change tout. «On essaie de la préparer le plus tôt possible dans la saison, souvent dès début novembre, et cela profite notamment aux jeunes», se réjouit Patrice Morisod, ancien entraîneur aujourd’hui responsable événementiel des remontées mécaniques de la station. «Dès qu’on termine la préparation estivale sur les glaciers, c’est ici qu’on vient, valide Christophe Torrent. Les conditions sont toujours incroyables et on acquiert l’expérience nécessaire pour progresser.»

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Reste un défi, que devront relever individuellement les espoirs romands: celui de se faire une place en Coupe du monde, où la Suisse ne dispose que de huit dossards lors de chaque course. Il y a quelques années, de bons résultats en Coupe d’Europe suffisaient pour obtenir une chance rapidement. Avec la concurrence interne actuelle, il faut s’armer de patience et d’abnégation. «D’ici trois ou quatre ans, plusieurs athlètes auront arrêté, il y aura un peu plus d’espace», se persuade Arnaud Boisset. Que beaucoup imaginent faire le grand saut bien avant cela.