Ne parlez surtout pas de «code éthique». Hein Verbruggen préfère évoquer un «code de conduite». Le président de l'Union cycliste internationale (UCI) ne badine pas avec la morale et la sémantique de sa réforme du cyclisme moderne. Pour être admises au ProTour – dont la première épreuve, Paris-Nice, a débuté dimanche – les vingt équipes professionnelles sélectionnées ont dû garantir solidité financière et moralité exemplaire. L'UCI les a analysées, disséquées et passées aux rayons X. Seules les formations trouvées «sans mensonge et sans tache», tels les élus du Mont Sion de l'Apocalypse, ont reçu le sceau, la précieuse licence. Liquigas, filiale italienne du groupe (néerlandais) SHV Gas, de retour dans le peloton professionnel après quatre ans d'absence, a immédiatement obtenu la bénédiction du patron (néerlandais) de l'UCI.

Liquigas est en effet un modèle de probité. Comment ne pas exercer une confiance aveugle en un courageux sponsor qui, en 2001, s'était carrément acheté une page de publicité dans les journaux pour dénoncer le fléau du dopage et motiver son retrait du cyclisme professionnel? Plusieurs de ses coureurs, dont Davide Rebellin, venaient d'être mis en examen par le Parquet de Padoue, filmés en train de se piquer ou de converser passionnément de produits interdits dans leur chambre d'hôtel. Horrifié, Paolo Zani, président de Liquigas, avait déclaré: «Dans le cyclisme. le dopage n'est pas une exception, c'est une règle. Il n'existe aucune volonté d'éradiquer le problème.» Paolo Dal Lago, administrateur délégué de la société, surenchérissait: «Il y a des règles éthiques à respecter.» Admirable. C'était en novembre 2001. Plus de trois ans ont passé. En 2004, Marco Pantani est tragiquement décédé d'une overdose de cocaïne, David Millar et Oscar Camenzind ont confessé s'être dopés à l'EPO, Johan Museeuw a été reconnu coupable de trafic d'hormones d'origine animale et Tyler Hamilton a été trouvé positif pour une transfusion sanguine. Rien n'a donc changé? Macché! Selon Paolo Dal Lago, «on assiste aujourd'hui à une prise de conscience du problème du dopage». C'est la raison pour laquelle Liquigas effectue un come-back en grande pompe dans le cyclisme professionnel. Il a bien sûr veillé à ce que son équipe soit irréprochable.

Ainsi, Roberto Amadio, le directeur sportif en charge de la calamiteuse gestion conclue en 2001, n'a évidemment pas été confirmé à son poste. Non, il a été promu: manager. Le médecin de l'équipe, pièce maîtresse de la transparence invoquée, est lui aussi insoupçonnable: Roberto Corsetti a été brillamment acquitté en 2001 dans l'affaire de la pharmacie Giardini Margherita de Bologne, plaque tournante du dopage en Italie, alors que le magistrat Giovanni Spinosa avait saisi des fausses ordonnances signées de sa main. Les coureurs qui porteront fièrement le maillot Liquigas ont été triés sur le volet. On exige d'eux une pureté digne des pèlerins hindous qui se sont immergés dans l'eau du Gange à Varanasi. Le leader désigné pour le prochain Tour d'Italie est Stefano Garzelli. Vainqueur du Giro en 2000, il fut exclu de l'édition 2002, trouvé positif au probénicide alors qu'il portait le maillot rose de leader. Il sera épaulé par le grand espoir toscan Dario David Cioni, un athlète malheureusement victime d'un malentendu: il fut écarté de la sélection italienne à la veille du Mondial de Vérone 2004 suite à un contrôle effectué par sa propre fédération qui avait relevé un taux hématocrite supérieur à la limite autorisée de 50. Hélas, Cioni, pourtant professionnel depuis 2000, n'était en possession d'aucun certificat médical pour justifier cette anomalie. Heureusement, le laboratoire UCI de Lausanne lui en a délivré un sous quinze jours: «hématocrite naturellement élevé».

Pour conquérir les classiques, Liquigas mise sur le talentueux Danilo Di Luca, mis en examen en mai 2004 pour ses relations avec le docteur Carlo Santuccione, surnommé «Ali le chimiste», suspecté d'avoir prescrit des produits dopants à ses patients et interdit de l'exercice de la médecine. Si Di Luca est condamné pénalement, Liquigas a assuré qu'il sera «licencié sur-le-champ». Une menace virtuelle puisqu'il faudra des années pour arriver à une éventuelle condamnation ferme. Pour triompher dans les sprints, la puissante équipe italienne a investi sur un nom, une garantie: Mario Cipollini, une vedette qui n'a jamais été inquiétée par la justice. Pourtant, en 1999, l'émission Moby Dick diffusée sur la chaîne Italia 1, avait dévoilé le contenu d'une lettre confidentielle, datée du 6 décembre 1996, adressée à la fédération italienne par le docteur Remo Borchi, en charge de l'équipe nationale. Le médecin avait constaté qu'entre janvier et juin 1996, l'hématocrite et l'hémoglobine de Mario Cipollini étaient passés respectivement de 43,1 à 53,4 et de 14 à 18, des variations qu'il jugeait inquiétantes et incompatibles avec un entraînement d'endurance. Sans suite.

L'équipe Liquigas a aussi soigné le recrutement des équipiers en engageant Oscar Mason (positif au norandrostérone à la Semaine bergamasque 1998) et Nicola Loda (qui dut quitter le Giro 1999 pour un hématocrite de 50,2, avant d'être réhabilité, miracle!, par un certificat médical de l'UCI). Paolo Dal Lago, administrateur délégué de la société Liquigas, regarde vers l'avenir avec optimisme: «Le ProTour marque un réel désir de changement», assure-t-il.

Lequel?