Le 22 novembre dernier, les membres d'«Alinghi» ont navigué pour la première fois dans le golfe d'Hauraki, à Auckland, avec leurs deux bateaux. «SUI 59», le voilier d'entraînement, et «SUI 64», le nouveau bateau fraîchement sorti du chantier Décision à Vevey, et transporté en Antonov de Kloten en Nouvelle-Zélande.

Une nouvelle phase importante dans la préparation du défi suisse d'Ernesto Bertarelli pour la Coupe de l'America 2002-2003. Non seulement l'équipe se trouve désormais sur les lieux de la compétition, peut effectuer des tests d'étalonnage en vue de la construction du deuxième nouveau bateau, côtoie bon nombre de ses futurs adversaires, puisque pas moins de six défis s'entraînent actuellement à Auckland, mais c'est aussi la première fois que les membres néo-zélandais d'«Alinghi», et notamment le skipper Russell Coutts, retournent chez eux.

Ils avaient été considérés comme des traîtres par leurs compatriotes, lorsqu'en mai 2000, alors qu'ils venaient de défendre brillamment la précieuse aiguière d'argent au sein de «Team New Zealand», ils avaient annoncé leur départ pour le défi suisse de Bertarelli.

Entre-temps, il y eut les célébrations du 150e anniversaire de la Coupe de l'America, au mois d'août dernier à Cowes (Angleterre), qui avaient permis de réchauffer l'atmosphère autour d'une bière. Désormais voisins à Halsey Street à Auckland, puisque la base d'«Alinghi» se trouve à côté de celle de «Team New Zealand», les Kiwis et les «Suisso-Kiwis» se côtoient sans heurts. «Les rapports de voisinage sont excellents. On se voit tous au café d'en face», souligne le Suisse Michel Bonnefous, directeur exécutif d'«Alinghi», de retour des antipodes, direction Paris puis Genève.

Coutts et les autres anciens membres de «Team New Zealand» se devaient encore de remonter dans l'estime de la presse et de la population néo-zélandaise. «Nous étions un peu tendus avec ce retour au pays, avoue Bonnefous. Mais je crois que les gens ont vraiment compris le message de Russell. Il était ému et touchant lors de la conférence de presse.»

Le skipper néo-zélandais a expliqué qu'il avait consacré huit ans de sa vie pour son pays, qu'il y avait ramené la Coupe de l'America, qu'il s'était battu pour qu'elle y reste et qu'il avait le droit d'aller voir ailleurs. «Je peux comprendre les mauvaises réactions qui ont suivi notre départ. Mais je pense que les choses se clarifient et que les gens commencent à comprendre notre décision, a souligné Coutts. Tous ceux qui ont été impliqués dans l'histoire de «Team New Zealand» ont vécu de merveilleuses années. Nous avons mené une campagne fantastique.»

Il a également tenu à préciser que sa décision de rejoindre le défi suisse n'est intervenue que plusieurs semaines après la fin de la Coupe de l'America 2000. «Lorsque, dans la dernière régate, celle qui devait nous mener à la victoire face à «Prada Challenge», j'ai passé la barre à Dean Barker, je n'avais pas encore décidé de quitter «Team New Zealand». Je pense que tout cela est désormais de l'histoire ancienne. Je suis très content de revenir à Auckland. C'est très excitant de construire quelque chose de nouveau, de partir d'une page blanche. La prochaine Coupe Louis Vuitton (ndlr: éliminatoires) s'annonce d'ores et déjà comme la plus passionnante, parce que les talents sont plus largement répartis», a ajouté Coutts.

L'animosité a laissé la place à la curiosité. Guerre sportive et technologie obligent. «Lorsque notre nouveau bateau «SUI 64» est arrivé, il y avait des zodiacs qui se baladaient un peu partout», raconte, amusé, Michel Bonnefous. Dans cet univers où chaque équipe se cache dans sa tour de Babel, les Suisses innovent et intriguent.

La base d'«Alinghi», dessinée par l'architecte tessinois Ugo Brunoni, est grande et fonctionnelle, de manière à répondre aux besoins des navigateurs, mais elle a aussi été conçue pour devenir un lieu de rencontre et de convivialité. «Le principe qui a guidé le cahier des charges était la notion de partage de notre passion avec les sponsors, le public et les médias», commente Michel Bonnefous. Contrairement aux autres bases, celle des Suisses est partiellement ouverte au public. «Nous pensons que nous avons plus à gagner en faisant rêver les gens, et en partageant ce que l'on fait, qu'en gardant trois secrets que nos voisins ont déjà découverts de leur terrasse!» ajoute le directeur exécutif d'«Alinghi». Les membres de «Team New Zealand» ont en effet rehaussé leur base, afin de mieux voir chez les autres. La guerre psychologique a commencé. Mais l'essentiel restera caché jusqu'au début des compétitions.