Tennis

Le retour sur terre de Roger Federer

A Madrid, le Bâlois s’apprête à faire son retour sur une surface qu’il a délaissée ces deux dernières saisons pour ménager son corps. Il avait envie de regoûter aux sensations si particulières de la terre battue

Les files d’attente pour pénétrer dans la Caja Magica s’étirent déjà sur des dizaines de mètres alors qu’il n’est même pas 11 heures ce dimanche matin. «Nous, les Espagnols, sommes très forts pour dire que nous n’avons pas d’argent, mais on en trouve toujours pour le tennis», ironise, pendant sa pause au soleil, un travailleur de l’ombre. C’est peut-être encore plus vrai cette année que les précédentes, tant le Masters 1000 de Madrid s’annoncent passionnants entre les adieux au haut niveau de David Ferrer, le retour au jeu de Juan Martin Del Potro et, bien sûr, le retour sur terre de Roger Federer.

Le Bâlois a choisi ce tournoi en guise de répétition générale avant Roland-Garros. Exempté de premier tour, il affrontera mardi soir le vainqueur du duel entre le jeune Alejandro Davidovich Fokina (19 ans, issu des qualifications) et le plus expérimenté Richard Gasquet (32 ans). Il s’agira de son premier match sur terre battue depuis trois ans.

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C’est un véritable événement, qui anime les discussions des passionnés dans les travées du centre tennistique madrilène, et que les organisateurs du tournoi ne se privent pas de mettre en scène. Vendredi, le Suisse a effectué son premier entraînement sur le court central. Samedi, il a fait un peu de tourisme, guidé par la maire de la ville, Manuela Carmena. Dimanche, lors de la «journée des médias», tous ses potentiels futurs adversaires ont été amenés à évoquer la présence de Roger Federer. La night-session de mardi lui a été réservée tôt à l’avance pour une entrée en lice façon gala. Tout le monde trépigne de le voir à nouveau déraper sur une fine couche de brique pilée.

A fleuret moucheté

En mai 2016, dans la foulée de son élimination au tournoi de Rome face à Dominic Thiem, Roger Federer avait pour la première fois de sa carrière renoncé à disputer Roland-Garros à cause de douleurs persistantes au dos. Deux mois et trois tournois sur herbe plus tard, il mettait prématurément un terme à sa saison pour se soigner efficacement.

Le pari s’est révélé gagnant. Depuis son retour au jeu début 2017, il a ajouté 13 titres à son extraordinaire palmarès, qui en compte aujourd’hui 101. Il a atteint la barre symbolique des 20 victoires en Grand Chelem. En 2018, il a même pu se rasseoir sur le trône de numéro 1 mondial pendant deux semaines. Mais selon lui, il ne pouvait demeurer performant à son âge (37 ans aujourd’hui) qu’au prix d’un sacrifice. Celui de la saison sur terre battue.

Ce n’est qu’en «remodelant son calendrier» qu’il pourrait «jouer encore de nombreuses années», a-t-il expliqué à plusieurs reprises. Quand la concurrence s’échinait sur terre, lui prenait du recul pour préparer sereinement son corps à la saison sur herbe. Cela a fini par lui valoir quelques critiques à fleuret moucheté. «Comme tous les grands joueurs de tennis, Federer devrait respecter le circuit et participer aux tournois toute l’année», déclarait l’an dernier Feliciano Lopez, d’ailleurs directeur du tournoi de Madrid. Mais ce n’est pas pour faire taire les reproches que Roger Federer a décidé de revoir ses habitudes. C’est d’abord parce qu’il s’en sentait capable, et surtout parce qu’il en avait envie.

Moins bonne surface

Dimanche, pendant que la numéro 1 mondiale Naomi Osaka inaugure victorieusement le stade Manolo Santana et que les échoppes commencent à écouler leurs bocadillos de jamón, Roger Federer détaille dans les coulisses tout son plaisir d’être là, à Madrid où il a déjà gagné trois fois, pour jouer sur cette surface qu’il avait délibérément mise de côté pendant deux saisons. «C’est en décembre que j’ai commencé à me dire que je voulais vraiment jouer sur terre battue. Cela a été bien anticipé, et mes entraînements ont donc été adaptés dans cette perspective suffisamment tôt.»

Des trois surfaces, la terre battue est celle qui lui réussit le moins. Il n’y a remporté qu’un de ses 20 tournois du Grand Chelem et que 11 de ses 101 titres ATP. Mais ce ne sont des bémols qu’à l’échelle de sa propre carrière. Il a tout de même atteint la finale de Roland-Garros à cinq reprises, et l’a remportée en 2009. Peu de joueurs en activité peuvent en dire autant, à l’exception évidente de Rafael Nadal qui affiche sur terre battue une statistique hallucinante de 92% de matchs gagnés. «Si Rafa n’avait pas été là, Roger aurait gagné cinq ou six fois Roland-Garros, lance à Madrid l’Autrichien Dominic Thiem. Il est sur terre battue l’un des meilleurs joueurs de tous les temps.»

Mais l’est-il encore aujourd’hui, à bientôt 38 ans et après tout ce temps sans glissades poussiéreuses? Ses concurrents n’en doutent pas. En mars, à Miami, le principal intéressé avouait toutefois ne pas être très confiant en vue de ce retour. Aujourd’hui, il nuance. «D’un côté, je n’ai pas des attentes immenses. Et d’un autre, je sais qu’il est possible pour moi de réussir quelque chose.»

Finale rêvée

Ses quelques semaines d’entraînement spécifique lui ont permis de retrouver ses marques, avec le concours du jeune Serbe Miomir Kecmanovic et de l’Anglais Dan Evans notamment. Il a fallu reprendre le rythme de cette surface. Le jeu s’y développe plus lentement que sur herbe ou sur dur. Il faut souvent frapper la balle cinq fois pour conclure l’échange, et faire preuve de patience pour ne pas se précipiter. Il y a aussi une dimension technique à prendre en considération. «Et pas seulement pour maîtriser les glissades, prévient Roger Federer. Davantage que sur dur, il est possible de jouer avec les angles et la hauteur des balles. Ce n’est pas juste cogner dedans.»

Au sujet de son 100e titre ATP, lire également: Le Père Cent

A l’entendre, il a retrouvé ses sensations naturellement. Sans heurt. «Pour être honnête, cela n’a pas été si difficile, lance-t-il. Ça a été un processus intéressant, et amusant. Mais je suis tout à fait conscient qu’en passant de la préparation à la compétition, tout peut être très différent.» Ses pairs ne doutent pas de lui. «Aujourd’hui, peu importe le lieu et la surface, Roger Federer compte toujours parmi les favoris lorsqu’il commence un tournoi», estime Dominic Thiem.

L’Autrichien est appelé à se retrouver en quarts de finale sur la route du Bâlois, qui pourrait affronter Novak Djokovic au stade des demis et, bien sûr, Rafael Nadal en finale. «Federer contre Nadal, c’est la finale que tout le monde veut voir», lance à Marca Manolo Santana, président d’honneur du tournoi de Madrid. Roger Federer ne demanderait pas mieux, et les files d’attente s’étireraient de plus belle à l’entrée de la Caja Magica.

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