Ils sont là, père et grand-père, à quelques centimètres des cordes, les yeux fixés sur le ring. Travis Peterkin, 17 ans, passe un mauvais moment au dernier round. Sous leur casque matelassé, les deux jeunes boxeurs n'en finissent plus de cogner avec des gestes de plus en plus désordonnés. Les secondes semblent des heures. Et les espoirs s'évanouissent: c'est Steven Martinez, un «novice» de 18 ans, qui aura le dessus.

Au coup de gong, Travis s'énerve. Il en voulait plus. On sent son sang bouillonner sous les biceps. Il contestera même la décision des juges, comme on s'en prendrait au surveillant venu séparer deux turbulents dans la cour de l'école. Dans l'autre coin du ring, son opposant victorieux est en pleurs: trop de coups, trop d'émotion. Le coach de Travis est redevenu père, et il se met à gronder en public le jeune espoir. A la maison, il faudra remettre les choses au point.

«Les Golden Gloves de New York sont une école de vie», disent avec la formule consacrée ses organisateurs. Une école toute en efforts et en larmes, parfois en sang. Pour les Peterkin, c'est aussi une affaire de famille. Enfant, Bernard, le père, a grandi à Brownsville avec un certain Mike Tyson. Tous deux avaient déjà les mêmes rêves. Il n'y en a qu'un qui a concrétisé les siens.

Pour devenir professionnel

Aujourd'hui, c'est Travis qui rêve, dans le bien nommé club de Kingsway (la voie royale), de Manhattan. Entre deux entraînements, il nettoie sur les miroirs et les sols la sueur des autres, avant de les inonder de la sienne propre. «Comment je me vois dans cinq ans? Professionnel, bien sûr, et indépendant. C'est à mon tour de faire quelque chose pour ma famille», expliquait Travis à la veille du combat, sous le regard fier de son père, lunettes de soleil devant les yeux, habillé comme pour tourner dans un clip de rap.

Fondé en 1926 à l'initiative de Paul Gallico, un jeune reporter sportif, le tournoi des Golden Gloves est devenu l'emblème de la boxe amateur. Il a produit 35 champions du monde, proclament ses dirigeants, qui lancent des noms comment autant d'uppercuts: Emile Griffith, José Torres, Floyd Patterson, Riddick Bowe...

Mais surtout, cet événement n'aurait pu naître nulle part ailleurs que dans cette ville-monde qu'est New York. Serveur (et serveuse) de bar, conducteur de taxi, électricien, étudiant, secrétaire ou bibliothécaire: chacun peut concourir à partir de 17 ans. Quatre-vingts nationalités se sont déjà affrontées ici. Il n'y a pas besoin d'être citoyen américain. Un triomphe est au contraire le meilleur moyen de le devenir.

Vassily Zherebnenko, 19 ans, en sait quelque chose, lui qui a obtenu une «green card» grâce au talent qu'il avait manifesté l'année dernière. «Nous allons combattre sous le drapeau américain», avait prévenu le coach, aussi Kazakh que son poulain, et qui pour l'occasion a enfilé une veste barrée dans le dos d'un gros «USA». Dans le civil, Vassily travaille sur les chantiers. Mais il fait figure de possible poule aux œufs d'or pour ceux qui l'ont pris en charge à son arrivée à New York. Extrêmement populaire aux Etats-Unis, la boxe est un sport qui peut charrier des millions de dollars.

La maîtresse sur le ring

Plus que la sueur, Vassily transpire la discipline sur le ring, mais aussi une sorte de déférence paralysante, comme s'il n'osait pas réellement frapper, malgré une vélocité ahurissante. Face à un jeune espoir local, qui participera aux prochains Jeux olympiques, cette retenue lui sera fatale. Exit, pour lui, le rêve américain.

Dans la foule enfiévrée du Madison Square Garden, à chacun son favori. Il y a des tatoués aux allures de voyous de quartier, venus pour leur ami, un dur de Long Beach, avec lequel ils ne s'entraînent visiblement pas seulement sur les rings. Il y a les clients de Lisa, serveuse à Brooklyn, avec qui ils iront boire une bière à la fin du combat. Il y a encore cette classe de jeunes filles, venue soutenir leur maîtresse à grand renfort de cris et de banderoles. «Il n'y aura pas cours demain», sourit l'une des jeunes. Sur le ring, la maîtresse vient de perdre son combat. Et de se faire sérieusement amocher.