Bernhard Kohl avait pris la troisième place du Tour de France 2008 et hérité du maillot de meilleur grimpeur avant d’être déclassé et suspendu après un contrôle positif à l’EPO Cera. C’est quelques jours après avoir décidé de prendre sa retraite sportive – avant même d’avoir terminé de purger sa suspension – que l’ancien coureur autrichien a reçu le quotidien sportif français L’Equipe à Vienne pour livrer, sans acrimonie, des révélations explosives sur la logistique mise en place pour son dopage. Et porte des accusations qui pourraient être lourdes de conséquences dans un milieu où on n’aime pas les délateurs de son genre.

«Je sais que c’est terminé. J’ai avoué m’être dopé depuis toujours, dès l’âge de dix-neuf ans. J’ai tout dit, au-delà même de ce qui m’était reproché. Et j’ai collaboré avec la police depuis 2008 dans le cadre des affaires instruites dans mon pays. Que puis-je faire de plus?»

«J’ai vraiment envie de faire bouger les choses à mon niveau: œuvrer dans la prévention auprès des jeunes.»

A propos de l’attitude de l’UC qui n’a pas apprécié ses déclarations: «Tout le monde fait du fric dans ce milieu. Chacun à son niveau. Dommage, j’aurais pu leur expliquer quelques trucs afin d’améliorer leur stratégie antidopage. Je suis prêt à témoigner partout, à rencontrer des gens de l’AMA.

«Je ne trompais personne dans le peloton, mais si ça vous rassure de penser qu’il y a des gentils et des méchants au départ des courses, ça ne me dérange pas. J’ai aussi été jeune coureur, je ne gagnais rien, je ne touchais pas aux produits hors de prix, faute d’argent. Je savais ce que prenaient les gros, mais c’était comme ça. Il y a comme une sorte d’organisation sociale dans le peloton qui fait que ces choses sont acceptées.»

«Un nouveau Tour se prépare dès le lendemain de celui qui s’achève. Au mois d’août 2007, j’ai subi un premier prélèvement de sang destiné à être utilisé pour le Tour 2008. Puis un deuxième en novembre. Un litre à chaque fois. J’avais donc deux litres à disposition pour juillet 2008. Mon sang a été préparé, les globules séparés du plasma, et puis codés et congelés.»

«J’ai commencé en 2005 avec le laboratoire autrichien Humanplasma. Mais de manière assez modérée. Je m’y suis rendu trois fois. Les médecins et infirmières du labo me prenaient mon sang. En me permettant de tricher ainsi, ce personnel médical avait le sentiment de rétablir une sorte d’égalité dans le peloton. J’ai arrêté ensuite de travailler avec Humanplasma suite au scandale des JO de Turin. Stefan Matschinder a décidé qu’il fallait faire ça plus discrètement. Il a acheté le matériel nécessaire. Les machines sont arrivées en 2007. J’ai fait le Tour cette année-là sans protocole dopant haut de gamme. C’est pour 2008 qu’il a été décidé que je méritais le top du top avec une vraie planification. Sur les routes du Tour 2008, je n’avais que quatre poches de 0,5 litre de sang à disposition. Rien d’autre. L’EPO, l’hormone de croissance, l’insuline, je prenais ça avant, pas pendant. Pendant, j’ai fait trois transfusions. La première avant la sixième étape, la deuxième avant les Pyrénées et la dernière avant les Alpes.»

«Avec l’apport d’une poche d’un demi-litre, les paramètres sanguins ne sont guère soumis à des variations suspectes. Mon manager me transfusait également de l’albumine afin de diluer mon hématocrite»

«Les dirigeants de Gerolsteiner n’étaient pas au courant de mes pratiques. Il n’y avait pas de dopage systématique dans l’équipe. Le médecin non plus n’était pas officiellement au courant. Mais lorsque vous êtes toubib, que vous voyez les valeurs biologiques de vos coureurs et leurs performances, vous ne pouvez pas ne pas savoir.»

«Mon manager avait été formé par les gens de Humanplasma. C’est lui qui me posait les transfusions. Les kits sont prêts. Faut pas se tromper dans les codes, c’est sûr. Une erreur et vous êtes mal.»

«Bizarrement, nous avons été que trois à plonger. J’ai la conviction que les dix premiers auraient pu être positifs. C’est tombé sur moi, tant pis. Je n’ai pas demandé de contre-expertise: cette mascarade était terminée.»

«Les coureurs au top sont tellement pros dans leur dopage qu’ils savent pertinemment qu’il leur faut garder des valeurs sanguines stables pour échapper au ciblage. Or, l’UCI nous envoyait systématiquement les valeurs relevées lors des contrôles inopinés: on se référait donc à celles-là pour étalonner les suivantes. A la limite, le passeport sanguin nous aidait presque.»