On imaginait que la gestion aventureuse du Servette FC avait conduit le club à la faillite. On sait dorénavant après la lecture du «Bilan intermédiaire au 31 décembre 2004» et les comptes de «Profits & Pertes du 1er juillet au 31 décembre 2004» que cette gestion a été chaotique. D'après les documents internes et confidentiels dont Le Temps a obtenu des copies, le club était condamné dès les premiers mois de son existence en raison du déséquilibre flagrant entre les recettes et les charges. «Ce n'était pas viable, explique une personne proche du dossier. Servette allait droit dans le mur dès le début de la saison.»

Prenons les salaires, il s'agit du plus gros poste de dépense. En une demi-saison (jusqu'au 31 décembre), le Servette FC avait déjà consacré 5 600 484 francs aux «Frais de personnel pour activité sportive». Dans la réalité, la plus grande partie des salaires n'a jamais été payée, mais les normes comptables en cours font apparaître dans la colonne des charges l'ensemble des salaires dus. Si le SFC avait continué sa course sur ce train de vie, il aurait affiché une masse salariale pour les seuls joueurs de 11,2 millions de francs. A cela, il faut ajouter les 499 250 francs de «Frais de personnel pour commerce et administration». En revanche, la société n'a «déboursé» que 33 660 francs pour les «Frais de personnel amateur et jeunesse», poste qui finance pourtant les jeunes talents et donc les forces futures d'un club.

Des dépenses très VIP

Toujours dans les charges, l'ampleur des dépenses extra-sportives est étonnante. Prenons le poste «Frais de restauration VIP» qui englobe les dépenses avec des personnalités dans les bons restaurants. En une demi-saison, ces dépenses se sont montées à 249 261 francs. Les dirigeants du SFC déboursaient ainsi plus d'argent dans les soirées VIP que pour l'ensemble des «Frais de sécurité» (160 271 francs), des «Frais sur billetterie» (64 139 francs) et des «Frais d'entretien d'installations du stade» (14 242 francs). Le contraste est encore plus saisissant quand on compare ces dépenses avec les «Frais de restauration des joueurs» qui ne représentaient que 10 411 francs, soit 24 fois moins que les «Frais de restauration VIP»!

Autre surprise. Les charges d'exploitation «Honoraires d'avocats» se montent à 221 468 francs. Par exemple, le poste «Frais divers de Maître Fauconnet» (l'avocate de Marc Roger) affichait un montant de 39 345 francs. En revanche, les «Honoraires de révision» des comptes étaient débités de seulement 125 francs.

Du côté des recettes, les chiffres sont hélas bien moins spectaculaires. Les «Recettes billetterie» du championnat (538 976 francs), les «Recettes abonnements» (464 508 francs), les «Recettes des sponsors principaux (cash)» (527 839 francs), les «Annonces publicitaires» (35 794 francs) et les «Recettes boutique» (78 508 francs) ne pouvaient en aucun cas compenser des charges aussi disproportionnées. Un exemple. Les recettes des sponsors principaux ne représentaient au Servette FC que 5% du budget annuel alors que pour le FC Sion, ce taux flirte avec les 40% (voir ci-dessous). Une fois de plus, les chiffres genevois montrent que le SFC avait de la peine à s'ancrer dans le tissu économique régional et de convaincre les entreprises locales à investir dans le club. La longue liste des créanciers qui ont engagé des poursuites contre le Servette FC – il y en a 64 aujourd'hui – illustre bien ce divorce avec les PME locales.

Les réserves des réviseurs

Les comptes de «Profits & Pertes» en possession du Temps ne révèlent pourtant pas toutes les transactions qui ont eu lieu sous l'ère Marc Roger. Charles Berney, expert comptable diplômé et président du conseil d'administration du groupe Berney & Associés SA, a émis plusieurs réserves lors de la présentation des documents officiels devant le juge Patrick Chenaux.

Il reste donc une grande part d'ombre dans la comptabilité. Selon nos sources, Marc Roger et son avocate Marguerite Fauconnet avaient certifié à l'organe de révision que le club n'avait pas eu recours à une stratégie de droits d'image avec des joueurs comme Karembeu qui devaient reverser leurs gains au SFC. Or, après vérification par la technique des sondages, l'équipe de Charles Berney a découvert qu'il existait bel et bien des contrats d'image. Et ceux-ci n'apparaissaient pas dans les documents officiels. De plus, le travail intensif de vérification des six comptables mandatés pendant trois jours a révélé d'autres opérations troublantes dans les comptes au 31 décembre 2004. Les provisions sur les chèques espagnols, les fameux «pagarés», représentent en fait une diminution de la valeur comptable des actifs car ces chèques n'ont jamais été encaissés. Le problème est que dans le bilan, le poste des actifs circulants «Effets de change» semble inchangé, et donc gonflé artificiellement. De l'avis des personnes qui ont lu attentivement le bilan intermédiaire du Servette FC au 31 décembre 2004, d'autres surprises risquent d'apparaître en cas de révision totale de la comptabilité du club.