Football

La révolution éclair des footballeuses argentines

Menacée de mort pour s’être opposée à l’exploitation des joueuses de football dans son pays, Macarena Sanchez a obligé sa fédération à créer une ligue professionnelle féminine

Réputé pour sa célèbre feria sur la rue Defensa, ses nombreuses maisons coloniales et ses rues pavées, San Telmo est un quartier pittoresque, bohème et un peu hors du temps de Buenos Aires. Macarena Sanchez nous ouvre les portes de son appartement une pièce, le visage marqué, mais avec un sourire rayonnant qui la caractérise tant. «Je n’aurai jamais pensé que cela prendrait tant d’ampleur, soupire-t-elle. Des journalistes du monde entier sont venus me voir. Beaucoup viennent d’Amérique du Sud, certes, mais aussi du Japon, d’Iraq. C’est de la folie.»

Il faut dire qu’au pays de Diego Armando Maradona, l’histoire de la native de Santa Fe, capitale de la province du même nom, a fait couler beaucoup d’encre. Le 5 janvier 2019, avant le début de la saison, la direction du UAI Urquiza informe Macarena Sánchez qu’elle ne serait pas prise en compte pour la saison suivante, pour des raisons strictement footballistiques. La footballeuse et ses représentants légaux lancent alors une mise en demeure extrajudiciaire exigeant une régularisation professionnelle et une reconnaissance en tant que footballeuse professionnelle. En outre, une lettre est adressée à l’AFA (Association de Football Argentine) pour qu’elle mette fin à son «inaction» devant ces circonstances.

«Professionnelle» à 66 francs par mois

Le même jour, Macarena Sanchez balance sur Twitter le «salaire» des joueuses de l’UAI Urquiza: 3000 pesos par mois (66 francs suisses). Et cela dans un club hégémonique qui marque le modèle absolu du football féminin national. «Aujourd’hui, j’en suis réduite à dire que l’UAI Urquiza reste le meilleur club sur le plan sportif et le moins mauvais sur le plan institutionnel, constate-t-elle. Ils ont cette particularité d’effectuer un travail de formation avec des joueuses, encore étudiantes, et cela paie au niveau des résultats. Nous avons remporté quatre fois le championnat en Argentine et nous nous sommes qualifiés trois fois en Copa Libertadores. Mais à côté de cela, la précarité est absolue, car le régime des entraînements et des matchs est le même que celui des hommes.»

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Par cette initiative, Macarena Sanchez tente de marquer une rupture définitive dans le football argentin. Non seulement dans sa quête de changer les valeurs culturelles davantage associées au patriarcat qu’à la question sportive, mais aussi en créant un précédent qui servira à professionnaliser la pratique. «J’étais très triste et j’ai vraiment pensé arrêter le football. Mais après plusieurs échanges avec mes proches, je me suis rendu compte que je ne pouvais plus accepter que les joueuses de football en Argentine soient systématiquement violées dans leurs droits en tant que travailleuses sportives pour la simple raison qu’elles sont des femmes», précise-t-elle avant de dénoncer les conditions de travail des joueuses de football.

«Quand nous partions disputer la Copa Libertadores en Colombie, nous avions des vols avec deux voire trois escales, parfois de 12 heures. On dormait dans les aéroports. Et nous jouions toutes les 48 heures pour permettre à la Conmebol [la Confédération sud-américaine de football] de faire des économies sur le logement et la nourriture. C’est inhumain.»

Inhumain, comme les insultes et les menaces que recevra Sanchez suite à ses revendications. «Ce fut très dur. J’ai reçu, et je reçois encore aujourd’hui, tout type d’insultes sur les réseaux sociaux mais, plus grave encore, des menaces de mort. J’ai eu peur, j’ai accumulé les allers-retours au commissariat pour porter plainte et j’ai encore avec moi ce que l’on nomme ici un bouton-antipanique. C’est une réalité un petit téléphone qui a pour seule et unique fonction d’appeler la police. Malgré cela, je reste reconnaissante du nombre incalculable de soutiens que j’ai reçu durant cette épreuve et je peux assurer qu’ils furent beaucoup plus nombreux.»

Si parmi ces soutiens, un fut de taille, ce fut bel et bien celui de l’ex-Présidente du pays, Cristina Fernandez de Kirchner. «Cristina voulait absolument me rencontrer. Elle était surprise, voir effarée, devant nos conditions de travail et m’a apporté tout son soutien en me disant que nous étions des travailleuses, au même titre que les hommes et que nous méritions plus de reconnaissance. Je me suis permis de lui demander quelques conseils en vue des futures échéances et cela s’est avéré très utile.»

Efficaces pressions politiques

Dans un pays où les frontières sont particulièrement poreuses entre football et politique et devant une telle pression médiatique, l’AFA, par l’intermédiaire de son président Claudio Tapia, officialise la création d’un championnat de football féminin professionnel le 16 mars 2019. «Ce fut une grande victoire mais malheureusement je reste persuadée que ce ne fut pas par conviction, mais par obligation. Un mois auparavant, l’AFA interdisait à tous les clubs l’exhibition d’une banderole réclamant la professionnalisation du football féminin en Argentine. Certains clubs ont même reçu une amende.»

Parmi eux, le club de San Lorenzo de Almagro qui donnera l’opportunité à Macarena d’être la première femme en Argentine à signer un contrat professionnel au sein du football féminin le 12 avril 2019. «Le président de San Lorenzo, Matias Lammens, m’avait déjà contacté après les différentes menaces reçues. Nous nous sommes réunis et il m’a avoué avoir comme projet d’ouvrir une section de foot féminin professionnel à San Lorenzo», confie Macarena. «Ce fut une immense joie, se souvient-elle. Tout est allé tellement vite. J’ai l’impression que tout a commencé hier quand l’UAI Urquiza m’a écartée du groupe, quand je pensais abandonner le football… Avec un peu de recul, je suis vraiment fière d’avoir pu donner de la voix et d’être en quelque sorte la porte-parole de toutes ces joueuses de football qui demandaient seulement à être reconnues comme telles.»

Au moment de conclure, Macarena se montre optimiste. «En Argentine où le football est bien plus qu’un simple sport, je pense que le football féminin a un bel avenir devant lui. Alors pourquoi ne s’intéresseraient-ils pas au football féminin? Tout simplement car jusque-là il n’y avait aucun projet concret et aucune communication… C’est désormais à nous de faire bouger les lignes.»

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