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La révolution du football allemand

Vainqueur de la Coupe du monde 2014, de la Coupe des confédérations 2017 et de l’Euro M21 2017 avec trois équipes différentes, l’Allemagne a su inventer un modèle performant, vingt ans après avoir touché le fond, explique l’ancien international suisse Stéphane Henchoz dans sa chronique

L’équipe d’Allemagne sera bien sûr présente à la Coupe du monde 2018. En poste depuis 2006, le sélectionneur Joachim Löw peut s’appuyer sur le groupe sacré champion du monde en 2014 au Brésil, intégrer des éléments de l’équipe «B» qui a gagné la Coupe des confédérations en juillet en Russie ou faire monter des jeunes de l’équipe M21 championne d’Europe fin juin en Pologne!

Le football allemand domine le monde. Il n’en a pas toujours été ainsi. Loin de là! Et il a fallu une défaite cuisante, douloureuse, pour que les Allemands fassent leur autocritique, se remettent en question et posent les bases de leurs succès actuels. La date clé, c’est le quart de finale de la Coupe du monde 1998 perdu 3-0 à Lyon contre la Croatie. Au-delà de l’humiliation (la Croatie disputait sa première compétition internationale), ils ont compris ce 4 juillet-là que leur football était dépassé.

J’ai découvert la Bundesliga en 1995 en signant à Hambourg. J’avais 20 ans, j’arrivais de Neuchâtel Xamax mais, footballistiquement, j’avais l’impression d’être revenu à l’âge de la pierre. Alors que l’on jouait depuis plus de quatre ans en Suisse avec une défense à plat et en zone, Hambourg en était toujours à un système avec un libero, deux stoppeurs, marquage individuel et un contre un sur tout le terrain. Celui qui dribblait son vis-à-vis avait 30 mètres de champ derrière…

Magath, ce conservateur

Chaque match ressemblait au précédent. Si on jouait Dortmund, je devais m’occuper de Chappi ou de Riedle, d’Elber si c’était Stuttgart, de Voeller si on jouait Leverkusen. Si l’attaquant marquait, j’avais fait un mauvais match; s’il ne marquait pas, j’avais une bonne note dans les journaux. Quand on perdait, il y avait deux explications possibles: soit on n’avait pas gagné les duels, soit on n’avait pas assez travaillé à l’entraînement. Alors la semaine suivante, on travaillait encore plus.

Au bout d’un an, Roy Hodgson me voulait à l’Inter. Felix Magath voulait me garder à Hambourg, donc j’avais un petit peu de crédit pour lui suggérer de passer à ce que les Allemands appellent die Viererkette, «la corde à quatre». Avec le Danois Friis-Hansen, qui connaissait aussi ce système, on a commencé à expliquer l’alignement et les coulissages à l’hôtel avec les salières et les poivriers. On gagne les deux premiers matches comme ça. Je rate le troisième, qu’on perd 4-0 à Stuttgart, puis je pars avec l’équipe de Suisse. Le fameux match à Bakou, 0-1 contre l’Azerbaïdjan… Quand je reviens à Hambourg, on repasse au libero et à ses deux stoppeurs. Je vais voir Magath après le match, et là il me sort: «Vous les Suisses, toujours la gueule ouverte alors que vous n’avez jamais rien gagné. Nous les Allemands, trois fois champions du monde!» Et ça en a été fini.

A la Coupe du monde 1998, l’Allemagne est l’une des dernières équipes à ne pas jouer la zone, avec quelques pays de l’Est qui, historiquement, ont toujours calqué le modèle allemand. Cette fois, ils comprennent qu’ils doivent changer. Et ils vont le faire totalement, profondément, avec une grande honnêteté. La fédération met énormément d’argent pour envoyer des gens observer ce qui se fait à l’étranger et pour engager des entraîneurs professionnels chargés de quadriller tout le pays.

L’accent sur la tactique

Il a d’abord fallu éduquer les coaches. Dans la jeune génération d’entraîneurs que l’on voit fleurir en Bundesliga, beaucoup sont issus de la formation, y compris Joachim Löw, le sélectionneur. Certains ont à peine 40 ans mais ils sont pros depuis quinze ans. Ils ont débuté avec les enfants, ils se sont formés, ils ont voyagé, ils ont lu des livres, ils ont étudié les autres sports. Tout un bagage que les anciens pros devenus entraîneurs, comme Felix Magath, n’avaient pas.

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Décidé à faire sa révolution, le football allemand décide de mettre l’accent sur la tactique (jouer la zone, jouer plus compact) mais aussi la technique individuelle. Pendant trop longtemps, on a privilégié la taille, la force et la puissance. Tant que le football se jouait avec beaucoup d’espace entre les lignes et peu de vitesse, ces profils-là faisaient la différence. Mais quand les autres ont appris à réduire les espaces, à progresser physiquement, à bien manœuvrer tactiquement, il n’a plus suffi d’avoir quatre ou cinq bons joueurs dans une équipe. Tous devaient désormais savoir conserver un ballon, faire la différence sur la première touche de balle, savoir jouer dos au but. Il a donc fallu produire ces joueurs.

La redécouverte de l’immigration

En mettant l’accent sur la technique, le football allemand a redécouvert les joueurs issus de l’immigration, qui ont toujours été bons avec le ballon mais qu’on sortait invariablement du système vers 15-16 ans parce qu’ils n’allaient pas assez aux duels. En valorisant ces joueurs, en les faisant travailler plus et plus tôt, l’Allemagne a passé un cap énorme parce que le réservoir de joueurs est toujours resté sans équivalent en Europe. On parle d’un pays de 80 millions d’habitants où, culturellement, tous les petits garçons font du foot.

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Les résultats ne sont pas venus tout de suite. Lorsque Jürgen Klinsmann est nommé sélectionneur en 2004, il introduit des méthodes d’entraînement qu’il a découvertes aux Etats-Unis. Un truc aujourd’hui tout bête comme les bandes élastiques pour échauffer les adducteurs et les fléchisseurs lui valait des reportages sarcastiques à la télévision! Il amène une équipe pas terrible en demi-finale en 2006 puis cède la place à son adjoint, Joachim Löw, qui connaîtra plusieurs déceptions (défaites 1-0 en finale de l’Euro 2008 et en demi-finale de la Coupe du monde 2010, à chaque fois contre l’Espagne) avant de triompher en 2014 au Brésil. Cette fois, l’obstination des Allemands avait eu du bon.

* Ancien défenseur international, Stéphane Henchoz a notamment joué pour le Hambourg SV et Liverpool

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