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Ricardo Quaresma, l’homme qui n’a pas voulu devenir la star du football portugais

Stupeur: ce samedi soir, le Portugal s'est fait battre par l'Uruguay. Ricardo Quaresma pouvait être la star du foot portugais, mais a laissé le rôle à son ami de jeunesse Cristiano Ronaldo. Rebelle assagi, buteur sublime contre l’Iran, «le Tzigane» a disputé son premier mondial à 34 ans

Ce samedi, dans les 8e de finale de la Coupe du monde, la France a passé le seuil en battant l'Argentine 4/3.

Le Portugal, lui, n'a pas pu surmonter l'Uruguay, qui l'a éjecté du Mondial par 2/1.

Aurélio Pereira est un homme dont la parole porte dans le football portugais. Le grand patron du centre de formation du Sporting peut se vanter d’avoir formé 13 des 23 de la Selecção (qui affronte l’Uruguay samedi en huitièmes de finale) pour cette Coupe du monde. Le formateur en a vu passer, des talents, mais en place trois au-dessus des autres: «Fabio Paim, Cristiano Ronaldo et Ricardo Quaresma.» Fabio qui?

Parfait exemple du talent gâché, le premier évolue aux dernières nouvelles dans l’équipe réserve d’une formation de 2e division (Leixões) après des détours par Chelsea, l’Angola, Malte et une participation à l’émission Splash en maillot de bain et petite bedaine. On ne présente plus le deuxième, déjà auteur de quatre buts dans ce Mondial russe. Le dernier est, lui, un joueur à la carrière insaisissable. Son talent lui promettait la carrière d’un Ronaldo, mais son caractère aurait pu lui réserver un destin à la Paim.

A propos du match de ce samedi après-midi: La France remporte le premier sommet du Mondial

Une troisième voie

Ricardo Quaresma expérimente une troisième voie. Celle d’un génial intermittent du spectacle, chez qui le sublime et l’inconséquent se tiennent chaud, un expert de l’extérieur du pied – la trivela, sa marque de fabrique –, qui fait de lui un des premiers joueurs «YouTube», au milieu des années 2000. Aujourd’hui, l’attaquant de 34 ans est un père de famille heureux, une idole dans son club de Besiktas en Turquie et le joker de service avec le Portugal pour ce Mondial. Le costume est à sa taille, il portait le même lors du titre européen en 2016 quand il délivra le pays en prolongation contre la Croatie en huitièmes de finale d’une reprise de la tête.

Ce soir-là à Lens, il avait bien suivi une frappe repoussée de Cristiano Ronaldo. En équipe nationale, le duo affiche une complicité pas loin de la «bromance» sur les réseaux sociaux. De quoi donner des idées. Dans une récente publicité pour un célèbre jeu vidéo, on voit les deux copains grimés en futurs retraités plaisantant sur leurs jeunes années. Le quintuple Ballon d’or tient bien sûr le rôle principal, celui que son ami ne lui conteste même plus depuis un moment. «N’importe quel joueur a le rêve d’être un jour le meilleur du monde mais, pour moi, ce rêve est passé», explique-t-il en 2014. Lucide. A l’époque, il revient d’un détour lucratif par Dubaï où ses détracteurs le pensent déjà en préretraite, très loin des promesses des premières années au Sporting.

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«C’était Quaresma la star»

Au départ, les rôles sont inversés. Plus âgé d’un an et demi, Quaresma est la vedette de l’académie d’Alcochete et Ronaldo un garçon dont les camarades moquent encore l’accent de Madère. «Il n’y a même pas de doutes, c’était Quaresma la star», racontait Aziz Makukula, sur SFR Sport, en avril 2017. Partenaire des deux internationaux dans les différentes sélections de jeunes, l’ancien attaquant du FC Nantes a assisté un jour à l’inversement des courbes: «Cristiano est passé devant du jour au lendemain. C’est parti et ça ne s’est plus jamais arrêté. Mais Quaresma a toujours eu plus de qualités.»

Mais pas celles de bien choisir ses clubs. Quand le futur «CR7» commence sa mise en orbite avec Manchester United sous la protection d’Alex Ferguson, son camarade de promo va alterner les bides à l’étranger (FC Barcelone, Inter Milan, Chelsea) entrecoupés de deux retours au pays avec le FC Porto comme point de chute. Mais Quaresma voulait-il d’un destin comparable à celui de Ronaldo, avec les sacrifices et la pression qui l’accompagnent? Aurélio Pereira donne un début de réponse: «Ricardo a toujours été un rebelle. Quand il demandait au petit-déjeuner un steak, des frites et un œuf, ses formateurs devaient lui expliquer que ce n’était pas possible.» Le formateur raconte aussi comment, lorsque ses interlocuteurs n’avaient que du Quaresma à la bouche, il leur répondait de plutôt miser sur Ronaldo, plus complet, plus déterminé que son aîné.

«Sans le foot, je serais trafiquant ou mort»

Dans cet Amicalement vôtre lusitanien, Quaresma et Ronaldo seraient deux Danny Wilde, deux anciens gamins extraits des quartiers populaires. Mais la ressemblance s’arrête là. Quand le fils d’une cuisinière et d’un gardien de stade de Funchal s’affiche avec les grands patrons du pays (comme le magnat de l’hôtellerie Dionisio Pestana, avec lequel il a lancé des palaces CR7), son coéquipier porte encore dans son corps noirci de tatouages Casal Ventoso, ce quartier fauché de Lisbonne.

«Si je n’avais pas été footballeur, je serais devenu trafiquant ou même [je serais] mort», raconte le joueur au magazine Visão en 2015. Angolais par sa mère, Quaresma hérite par ses origines paternelles de son surnom, «le Tzigane». Fier de ce métissage, il revendique cette culture, ses fêtes, sa musique et dénonce le racisme encore présent dans son pays selon lui: «Quand il arrive quelque chose, c’est toujours de la faute des Gitans, des Noirs, des immigrés. C’est difficile à vivre.» Au Portugal, son image est longtemps restée brouillée, la faute à ses manières de mauvais garçon doublées des espoirs déçus placés en lui.

Avec la Selecção, Ricardo Quaresma enchaînera longtemps les rendez-vous ratés. Fâché avec la ponctualité, il loupe trois fois le train pour la Coupe du monde. En 2006, Luiz Felipe Scolari le laisse sur le quai malgré son titre de meilleur joueur du championnat portugais. Carlos Queiroz ne le porte pas beaucoup plus dans son cœur quatre ans plus tard. Et Paulo Bento raye son nom de la liste juste avant de partir pour le Brésil en 2014.

La main tendue de Fernando Santos

Le Portugal rate son Mondial dans les grandes largeurs (élimination dès le premier tour) et Fernando Santos débarque au chevet d’une équipe malade à l’automne 2014. Le nouveau sélectionneur lui tend alors la main. Enfin en confiance, «le Tzigane» trouve la bonne partition, enchaîne les passes décisives lors des éliminatoires pour l’Euro. Le plus souvent au bénéfice de Ronaldo: «Ça me manquait de jouer avec Quaresma», confie même la star du Real. Fin psychologue, Santos comprend les bénéfices qu’il peut tirer de la proximité entre les deux vieux copains d’Alcochete.

Aujourd’hui, chacun a trouvé sa place, celle qui dans le fond correspond à son caractère et ses capacités. Ricardo Quaresma a du génie, mais court comme un canard (à cause de ses jambes arquées), a un jeu de tête banal et n’affole pas les statistiques. Tout l’inverse d’un Ronado, athlète parfait du XXIe siècle, machine à marquer et leader dans l’âme d’une sélection qu’il porte de ses bras musclés.

Quaresma est, lui, l’homme par qui l’imprévisible doit surgir. Face à l’Espagne pour sa première dans une Coupe du monde, il a tenté (et raté) sur sa première action une frappe impossible dans un angle fermé. De l’extérieur du pied bien sûr. Le ballon s’est envolé dans la nuit de Sotchi. Il a retenté le coup contre l’Iran, et qualifié le Portugal.

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