«En match, je n'ai pas le temps de crier, de critiquer l'arbitre. Je dois rester concentré à 200% sur le jeu de mon adversaire. Est-il attentiste, ou au contraire agressif? Quels joueurs fait-il rentrer sur la glace à tel moment? Fait-il bouger sa dame, ou au contraire protège-t-il son roi?» Si la discipline existait, nul doute que Riccardo Fuhrer serait grand maître ès échecs sur glace. Barbe noire bien peignée, regard sombre et scrutateur, presque inquisiteur sous un large front, le futur entraîneur du CP Berne a cette apparence austère qui sied aux hommes d'influence. Il excelle surtout dans l'art de mouvoir ses joueurs comme d'autres manipulent leurs pions. Cette saison, derrière le banc du Lausanne HC, il ne s'est jamais départi de son attitude toujours égale, de sa prestance de gentleman vêtu avec une élégance discrète. Et puisqu'une équipe ressemble souvent à son entraîneur, le résultat ne s'est pas fait attendre: le LHC a terminé mardi passé en tête du tour qualificatif de ligue nationale B (LNB), après n'avoir concédé qu'une seule défaite face à ses adversaires directs, Bienne et Genève-Servette.

A l'image des dieux grecs qui jouent aux hommes comme les mortels jouent aux échecs, Riccardo Fuhrer aime donc se servir de ses joueurs pour fabriquer du succès. Le sien autant que celui des équipes qu'il dirige. «Ce n'est pas la victoire qui m'amuse, précise-t-il cependant, mais le chemin pour y parvenir.» Les joueurs 100% talentueux sur lesquels il n'a pas d'emprise ne l'intéressent pas. Il préfère les éléments sur lesquels il peut exercer son influence. «J'aime mener mon groupe avec autorité, mais pas de manière autoritaire», insiste-t-il. Pour bon nombre de joueurs qui l'ont croisé durant leur carrière, la nuance n'est peut-être pas aussi subtile. En témoigne l'incroyable renouvellement, d'année en année, de chacun des effectifs qu'il a eu à gérer. A La Chaux-de-Fonds pendant huit ans, puis à Grasshoppers une année, et enfin à Lausanne depuis le début de la saison, où il a débarqué entouré de jeunes joueurs inconnus de ce côté-ci de la Sarine.

Sans crainte de forcer le trait, l'ancien joueur à la carrière brillante (cinq titres de champion suisse avec Berne, et un sixième avec Lugano), ingénieur civil de formation, invoque les œuvres pourtant connotées où il puise matière à réflexion: «les Discours» ou «le Prince» de Machiavel, l'«Art de la guerre» du célèbre auteur chinois Sun Zi. «Lors d'un match contre Sierre, se souvient-il, nous nous sommes heurtés à un jeu très défensif sans que je sache comment en venir à bout. A la pause, le déclic s'est fait. J'ai repensé à ce chapitre de l'«Art de la guerre» dans lequel Sun Zi décrit la tactique d'une armée qui se retire du champ de bataille pour mieux attirer son adversaire et le frapper. J'ai donc demandé à mes joueurs de faire preuve d'une extrême discipline et de contrôler leurs émotions pour ne pas se laisser prendre au piège.»

Cette quasi mise au pas des émotions, Riccardo Fuhrer se l'appliquerait-il à lui-même? «Je n'ai pas d'amis dans le hockey», explique-t-il. Une question «de principe» qu'il justifie par la vie supposée de nomade qu'impose le métier. De son passé d'ingénieur civil, Riccardo Fuhrer semble avoir gardé le goût du calcul, de la construction scientifique rigoureuse. En hockey, le puck envoyé au fond du camp adverse à la manière nord-américaine, très peu pour lui. «J'aime le jeu bien poli. Pour moi, un but ne doit pas être le fruit du hasard, mais d'une construction», explique-t-il. Mais il s'empresse de nuancer cette image par trop rigide, de préciser qu'il aime aussi se balader «sur le fil très fin entre rationnel et irrationnel».

L'annonce, début février, de son départ de Lausanne à Berne la saison prochaine n'a pas plaidé pour ce côté irrationnel. N'a-t-il pas laissé percer son ambition de voir un jour ses compétences reconnues par un club de l'élite? Et n'a-t-il pas obtenu des dirigeants lausannois, précisément, une clause libératoire lors de son engagement? Lorsqu'il a accepté le poste d'entraîneur à GC, les mauvaises langues lui ont prêté l'ambition de succéder à Kent Ruhnke à la tête des ZSC Lions.

L'homme se défend aujourd'hui de tout machiavélisme, même si ses arguments font penser à ces promesses d'hommes politiques qui n'engagent que ceux qui y croient. «J'ai un orgueil sportif, plaide-t-il. Bien sûr que je veux entraîner une équipe de ligue A.» A plus forte raison celle où il a connu ses plus belles années en tant que joueur. Cela signifie-t-il qu'il n'a jamais cru à la promotion avec le LHC? «Si, la promotion en ligue A est possible», répond-il contre l'évidence, avant de concéder qu'effectivement, le club n'a pas bâti une équipe capable de surmonter les obstacles sur le chemin de l'ascension.

L'an prochain, Riccardo Fuhrer deviendra le deuxième entraîneur suisse de ligue A, avec le davosien Arno Del Curto. Une promotion savourée avec discrétion pour cet homme de 45 ans dont la seule concession au hasard est… d'être devenu entraîneur, il y a dix ans.