Au royaume du flegme et de la pondération qu'est le golf professionnel, la fraîcheur de Rich Beem détonne. A 31 ans, le vainqueur surprise du 84e Championnat PGA a une capacité d'émerveillement encore intacte. «C'était extraordinaire, toutes ces acclamations ininterrompues, j'avais l'impression d'être à un concert de rock», lancera-t-il à l'issue du quatrième et dernier tour. Un sourire candide accroché au visage, Beem est en plein rêve. Passé en tête pour la première fois le dernier jour au huitième trou, il a su résister à un retour en trombe de l'ogre Tiger Woods, pour finalement s'imposer avec un coup d'avance seulement. «Ce qu'a fait Rich aujourd'hui est vraiment impressionnant», commentera Woods, qui n'avait jamais terminé deuxième d'un tournoi majeur. «Réaliser une prestation de ce niveau quand vous avez le dos au mur, c'est énorme. Son petit côté naïf l'a sûrement aidé, parce qu'il n'avait jamais connu ça. Il était moins sensible à la pression, à l'enjeu.»

Bien qu'ayant effectué ses premiers pas sur le circuit voici huit ans, Beem ne disputait, en effet, à Hazeltine (Minnesota) que le quatrième tournoi majeur de sa carrière. Pour trouver trace de pareille précocité, il faut remonter à John Daly, qui s'imposa à la hussarde lors de l'édition 1991 pour sa troisième apparition. Le parcours de Beem a tout du conte de fées qui ravit les Américains. Après un an sur le circuit professionnel, ce gabarit modeste (1,73 m pour 69 kg) décida de changer d'horizon. Il devint ainsi vendeur d'autoradios et de téléphones mobiles à Seattle, moyennant la maigre rétribution horaire de sept dollars. Un après-midi de 1998, il assiste devant son poste de télévision à la victoire de J. P. Hayes, un ancien compagnon d'entraînement, lors d'un tournoi professionnel. Le virus le reprend, il remonte à l'assaut des greens.

Il remporte son premier tournoi en 1999, le Kemper Open, mais beaucoup lui prédisent déjà un prochain retour à l'anonymat. Après avoir terminé au 146e rang du circuit PGA en 2000, il manque d'être exclu l'année suivante pour insuffisance de résultats. Lorsqu'il se présente au départ du Championnat PGA, il ne compte qu'une seule participation à un tournoi majeur en trois ans. Vendredi, lors du deuxième jour de compétition, il signe pourtant un 66, soit six coups en dessous du par. A mi-parcours, il se retrouve dans le groupe de tête. Interrogé sur ses chances de succès, il se dérobe, ne peut se départir d'une certaine humilité. «Je ne suis pas vraiment sûr. Je ne m'attends pas à gagner, et je crois qu'en raisonnant ainsi, je peux me rendre les choses plus faciles. Je sais que j'ai ma place parmi ces types, mais gagner un tournoi majeur, cela nécessite quelque chose de très particulier, et je ne sais pas si j'ai ça en moi. Si je suis encore en tête avant les trois ou quatre derniers trous, je serai tellement nerveux que je risque de vomir.»

Le verdict viendra le dimanche. Après un samedi ordinaire, il époustouflera proprement les 40 000 spectateurs massés au long des 18 trous. Car, si son style généreux présente beaucoup de risques, il peut également produire quelques moments de grâce. «Mon père était un grand joueur, un grand frappeur, mais il n'avait pas les moyens financiers de tenter sa chance sur le circuit professionnel. Il m'a beaucoup aidé à devenir plus créatif sur un parcours de golf. Frapper des balles très hautes, donner beaucoup d'effet. Ballesteros est un peu mon modèle. C'est tellement plaisant de regarder quelqu'un qui fait voyager la balle un peu partout. Pour moi, le golf, c'est ça.»

Le coup le plus caractéristique sera exécuté sur le onzième trou. Alors qu'il n'était plus qu'à 240 mètres environ du green, après en avoir déjà parcouru près de 300 sur son premier coup, il allait à nouveau utiliser un bois pour atteindre la cible. Un choix singulier puisque la logique veut qu'à une telle distance, un joueur utilise plutôt un fer, moins puissant mais bien plus précis. Beem déposait tranquillement la balle à cinq mètres du trou, sous les yeux d'observateurs abasourdis. Le coup de grâce viendra au seizième trou, où il convertira un putt de près de onze mètres avec une détermination saisissante. Auteur de deux bogeys aux treizième et quatorzième trous, Woods ne pourra refaire son retard, malgré quatre birdies consécutifs pour finir. Une fois sacré, Beem gardait les pieds sur terre. «J'ai toujours ma carte de salarié du magasin où j'étais vendeur. Je ne m'en séparerai jamais, simplement pour me souvenir d'où je viens et que, quoi qu'il arrive, il y a toujours pire.» Pour lui, il n'y avait en tout cas jamais eu mieux.