Jamais, depuis sa création en 1947, le Tour de Romandie n’avait dû être annulé avant la pandémie de coronavirus, mais sa 74e édition – initialement prévue du 28 avril au 3 mai prochain – devra attendre 2021… si tout va bien. Directeur de la société d’événementiel Chassot Concept, qui organise la boucle cycliste sur mandat de la fondation responsable depuis 2007, Richard Chassot détaille les enjeux de la situation.

Le Temps: Dix jours après l’annonce de l’annulation du Tour de Romandie, comment envisagez-vous l’avenir?

Richard Chassot: Notre objectif est d’organiser l’épreuve l’année prochaine telle qu’elle était prévue ce printemps. Mais il y a beaucoup de négociations à mener pour pouvoir le faire. Il faut déjà discuter avec les villes hôtes pour savoir si elles sont ouvertes à l’idée mais au pire, nous en avons d’autres en réserve à solliciter… Du point de vue sportif, je pense qu’il est tout à fait envisageable d’organiser une belle course. Reste à la financer.

Quelle est la situation?

Chaque année, le Tour de Romandie se solde par un léger excédent de recettes ou une petite perte. La fondation n’a pas les réserves financières pour amortir l’annulation pure et simple d’une édition. Concrètement, le budget tourne autour de 5 millions de francs. J’estime que nous en avions déjà engagé 1,5 au moment d’annoncer l’annulation de l’édition 2020. Il va falloir couvrir cette somme, et pour cela nous explorons trois pistes. D’abord, nous avons fait une demande formelle aux fonds cantonaux alimentés par les gains de la Loterie romande* – qui nous soutient à hauteur de 950 000 francs par an – de ne pas nous retirer sa subvention malgré le fait que la course n’aura pas lieu. Ensuite, nous avons sollicité la Confédération, qui a promis 100 millions d’aide au sport suisse. Enfin, nous allons négocier avec nos fournisseurs. En cumulant le tout, j’ai bon espoir que nous puissions organiser le Tour de Romandie en 2021.

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Le domaine sportif se révèle très fragile face à la crise. Pourquoi?

C’est un milieu qui fonctionne sans réserve, et ce, pour une raison assez simple. Si un club de foot fait du bénéfice, les spectateurs vont se demander pourquoi ils paient leur place aussi cher, les sponsors vont être tentés de restreindre leur engagement, et les pouvoirs publics aussi. Il y a une exception: les clubs qui s’appuient sur un mécène. Dans le cyclisme, l’équipe BMC [aujourd’hui disparue] n’a pu avoir son train de vie que grâce à l’argent de son patron, Andy Rihs, pas parce que la marque vendait assez de vélos. Structurellement, le sport ne rapporte pas d’argent. Par ailleurs, dans le domaine de l’événementiel, on peut toujours faire plus, faire mieux. Si j’avais 8 millions à disposition pour organiser le Tour de Romandie, je les utiliserais sans problème.

Mais après quelques semaines sans compétition, le monde du sport est au bord de l’effondrement…

Ce n’est pas différent pour le reste de la société. La Suisse garde l’image d’un pays d’épargnants et les «anciens» estimaient qu’une bonne entreprise devait chaque année nourrir des réserves à hauteur de 10% de son chiffre d’affaires. Quelle PME fait ça de nos jours? C’est pareil même au niveau des ménages. Je me souviens de mes parents qui tenaient un budget strict, mettaient d’un côté l’argent pour les vacances, de l’autre celui réservé aux imprévus. Aujourd’hui, nous sommes devenus une société de consommation, avec la limite de notre carte de crédit pour nous retourner en cas de besoin. L’épisode que nous traversons nous incitera peut-être à revoir ce fonctionnement, dans le sport comme ailleurs.

Le 28 février dernier, Chassot Concept a licencié tout son personnel, le jour où le Conseil fédéral annonçait ses premières mesures face au coronavirus. Quelle est la situation au sein de l’entreprise?

Nous avons analysé froidement l’annonce de l’interdiction des manifestations de plus de 1000 personnes, qui frappait toutes nos activités, en pressentant que cela n’allait être qu’un début. Avec les deux mois de délais de congé, nos 19 employés pouvaient travailler en mars et en avril puis pointer au chômage dès le 1er mai, plutôt que de rester liés à une société qui ne pourrait potentiellement plus les payer… C’était la meilleure chose à faire pour les protéger. Concrètement, dans un mois, nous ne serons plus que trois pour relancer la boîte. Et j’espère que nous pourrons petit à petit reconstituer l’équipe.

Mais la situation risque de durer…

Le sport et les loisirs ne sont pas des activités essentielles à la société, donc nous avons été les premiers à tomber et il est aujourd’hui clair que nous serons les derniers à nous relever. Car les entreprises vont chercher à se remettre à flot avant de revenir sur le terrain du sponsoring. J’ai tendance à penser que l’année 2021 sera encore difficile pour tout le monde dans le domaine du sport.

Mise à jour du 2 avril: Dans sa première version, l'article mentionnait uniquement le Fonds du sport vaudois, or ce sont bien les organismes des différents cantons romands que sollicitent les organisateurs du Tour de Romandie.


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