Il aurait fallu quitter la France pour ignorer les amours coupables de Cécilia Sarkozy ou le rendez-vous, pris bien des années plus tôt, entre Richard Gasquet et la gloire. Attendu par tout un pays, l'enfant prodige a repassé le film de sa vie. Battu sèchement (6-4 6-3 6-2), sifflé doucement, désavoué – encore – pour avoir perdu contre son pendant espagnol, Rafael Nadal, même âge, même destinée. «Il était plus fort. J'ai tout donné», s'est poliment excusé l'impétrant.

Tout n'est qu'éternel recommencement. A Roland-Garros, le rédacteur en chef de Tennis Magazine arpente les salles de presse, le visage fendu d'un sourire triomphal, pour y distribuer une couverture de son mensuel. L'exemplaire date de février 1996. Regard droit devant, un môme assène un revers d'une pureté évidente, sous le titre: «Richard G., 9 ans. Le champion que la France attend?» Grande intuition. Dangereuse prophétie.

La France a attendu neuf ans de plus. A force de poireauter, elle est devenue acrimonieuse. L'hiver dernier, à 18 ans, Richard Gasquet était encore la plus belle promesse que le sport hexagonal désespérait de tenir un jour. «Champion-éprouvette, brûlé avant l'heure sous la lumière des projecteurs», a joliment déploré L'Express, narrant une adolescence solitaire dans les affres de l'idolâtrie débridée.

A 9 ans, Richard G. est une étrangeté encombrée de certitudes, celles de la France cocardière, de l'autorité paternelle, de l'éloge bon marché. Le phénomène étrille tous les gamins de son âge, et les autres aussi, avec une hardiesse quasi dogmatique. Papa exige du panache. Fiston est prisonnier de son personnage, de sa précocité. «Si je ne mettais pas mon adversaire dans les bâches en trois coups de raquette, je commençais à me dire: «Mais qu'est-ce que le public doit penser?»

A 15 ans, Richard G. débarque sur le circuit professionnel, et même à Roland-Garros, le temps de prendre un set à Albert Costa, futur vainqueur. Après, il s'éclipse. La France attend, la chronique devient lunatique, Yannick Noah en appelle aux vraies valeurs: «Fichtre (ndlr: version édulcorée), qu'il aille s'éclater avec des filles!» Mais Richard G. n'est pas d'humeur à la gaudriole. Il tape des balles, épate la galerie, écoute de la techno, fuit dans les jeux vidéo un quotidien pénible et ennuyeux.

Conscience du tennis français, Guy Forget a suivi tout le processus: «Un peu comme Roger Federer, Richard a dû vivre avec une destinée pesante. Tout le monde lui répète depuis l'enfance qu'il deviendra un champion. En général, ces joueurs connaissent une éclosion tardive, car ils doivent d'abord accepter leur don. Ce n'est pas si simple. Je connais de nombreux surdoués que la pression, la peur de décevoir, ont brisés.»

Francis Gasquet, le géniteur incontournable, a quitté son travail et les rives de la Méditerranée pour installer son fils, sa bataille, à dix minutes à pied de Roland-Garros. Dans la presse française, on élude les comparaisons tentantes. Contre-exemple cité tour à tour par trois journaux: papa Agassi avait suspendu une balle devant la chaise de bébé du petit Andre, afin qu'il s'essaie au retour de service entre deux coups de cuillère à pot. Francis, lui, aurait protégé jalousement l'équilibre de sa progéniture. Tout juste s'est-il obstiné à enseigner la créativité, la spontanéité, la victoire sabre au clair, sans jamais se réfugier dans les stéréotypes. Rater un coup iconoclaste plutôt que de se laisser mener par le bout de la raquette. Armer l'ire des velléitaires et des laborieux. Cette voie, Richard l'a suivie. Mais ce n'était pas la plus linéaire. Et, à force de ne rien voir venir, la France l'a pris pour un âne.

L'entraîneur de Gasquet affirme que le déclic est venu d'une varicelle, contractée l'hiver dernier; comme si cette maladie, à 18 ans, avait définitivement rompu les liens avec une enfance virtuose, traversée au pas de charge dans le culte de la singularité. Richard G. a appris, comme tant d'autres, que le talent sans le travail n'est qu'une sale manie. Il a mâtiné sa grâce de robustesse, sa dextérité d'abnégation. Ne subsiste qu'une timidité profonde, celle d'un garçon hermétique, chiche en effusions et en hâbleries: «Junior, je ne l'ouvrais pas beaucoup. J'avais toujours peur que les gens disent: Gasquet, il a le cigare.»

Deux tournois rondement menés – et une victoire sur Federer à Monte-Carlo – ont suffi à réveiller de folles espérances. A Roland-Garros, toute la France attendait Richard G. Tout une nation sportive attendait ce choc générationnel avec Rafael Nadal, plus vieux de quinze jours, plus querelleur, plus sauvage, moins talentueux sans doute mais, au sortir d'une enfance pastorale, plus paisible. «Gasquet-Nadal, c'est la finale de la semaine, s'est enflammé Mats Wilander dans L'Equipe. D'ici peu, ce sera la finale tout court.» La France, déjà, n'attend que ça.