Les promenoirs du court no 11 étaient bondés, lundi matin, pour le dernier galop de la bête curieuse. Echauffement en direct sur France 4. Caméscopes aux poings, dépit amoureux en bandoulière. «Ça y est, il grimace déjà.» Lui, fébrile: «Je ne touche pas une bille.» Trois heures plus tard, Richard Gasquet déclare forfait, par téléphone portable, au motif d'un «blocage brutal au genou gauche». Personne n'y croit.

En 1996, Tennis Magazine l'offre en pâture à la nation cocardière, sous le titre incantatoire: «Richard G., 9 ans. Le champion que la France attend?» A force d'attendre, la France devient pressée. Lynchage médiatique pour l'espoir désespérant: il faudrait quitter le pays, depuis dimanche, pour ignorer l'asthénie de Richard Gasquet, talent hypertrophié, profondément contrarié, réfractaire à la souffrance initiatique.

«Au fond du trou», le numéro un français avait «hésité à venir», mais il est venu. Veni, vedi, et qui vivra verra. Quelques défaites humiliantes, ces temps derniers, l'ont tour à tour convaincu de prendre un nouveau coach, puis un congé sabbatique. Nouveau départ ou début de la fin: sur le court no 11, la foule était venue chercher un fond de vérité, quelque part entre deux paroles creuses. Trois heures plus tard, Richard G. était attendu sur le court Suzanne Lenglen, où la programmation avait eu la charité de l'envoyer, pour ne pas l'exposer à la curée du central, tribunal populaire de la Gaule gavroche et anarchique. La France a attendu, une partie a même sifflé tant qu'elle a pu et, las, Richard G. n'est pas venu. Aïe.

«Je suis extrêmement déçu, simule le prodige. L'envie était là.» Du médecin officiel: «En décembre, nous avons décelé un kist au niveau des ligaments. Ce kist a subitement triplé de volume et nous devons le traiter. Dans trois ou quatre jours, tout sera rentré dans l'ordre.»

Sur les plateaux télés, tout ce que la France compte d'intellectuels avisés et de triquards hiératiques glose au chevet du phénomène. Un cénacle pourfend sa casquette, orientée à l'envers du bon sens, étymologiquement, comme un enfant prodige qui refuserait de grandir. Philippe Bouin, plume du tennis à L'Equipe, fustige cette logique à rebrousse-poil: «La casquette retournée dit beaucoup. Si l'apparence ne fait pas le courage, elle peut susciter le respect, voire la crainte. Ce n'est pas un hasard si la nature a pourvu la plupart des mammifères mâles de cornes, bois et autres crinières.»

Comme à chaque fois qu'un Gaulois est exagérément froussard ou velléitaire, la nation en appelle au magnétisme de Yannick Noah, gourou indémodable. Ses accointances avec le succès ont durablement envoûté une nation qui, avant le Mondial 98, entretenait des rapports platoniques voire œdipiens, avec la victoire. Yannick Noah, chevaleresque, accepte d'exorciser Richard G. Mais les deux hommes ne s'entendent pas sur la marche à suivre.

Noah sermonne: «Etre champion, c'est un parcours, une éducation. C'est aller au bout de soi-même. Certains sont arrivés en demi-finale alors qu'ils n'en avaient pas le talent, d'autres, très doués, n'ont jamais franchi le deuxième tour. Il faut avoir l'envie de réussir, une envie très forte d'exister. Pour certains, le sport est la seule chance d'être entendus, vus, écoutés, ou aimés. Il faut une cassure. A cet égard, nos joueurs sont trop équilibrés, trop normaux.»

L'école française, enseignement traditionnel du geste juste, n'est pas moins blasphémée. Beaucoup de talents (onze hommes et sept femmes recensés dans leur top 60 respectif), peu de champions (aucun Français en deuxième semaine au Roland-Garros 2007). «Nous avons le meilleur système de détection, mais l'environnement reste néfaste», martèle Patrick Mouratoglou, directeur de l'académie éponyme. Vite jugés, vite encensés, vite houspillés. Xavier Moreau, directeur du Team Lagardère: «Noah avait un ressort identitaire. Nos joueurs, aujourd'hui, sont installés dans un confort social. Il est dur de vouloir marquer son sport quand on arrive à l'entraînement dans une grosse voiture.»

Richard Gasquet polarise sur ses atermoiements toute l'acrimonie de la nation française infructueuse: «L'acharnement des médias pourrit ma vie. Il est clair que je n'ai pas le palmarès de Nadal au même âge mais, dans la réalité, je ne serai jamais Rafa, même en m'entraînant vingt-cinq heures par jour (sic).» Les journaux serinent qu'il est déprimé, cossard, et vain. «Je devrais mettre ma vie en jeu? Complètement débile. Nous ne sommes pas en guerre.»

Ce n'est pas le champ de bataille, non, mais ce n'est pas moins une question d'honneur. Francis Gasquet, père omnipotent, a quitté les rives de la Méditerranée et un travail bien payé pour installer son fils, sa bataille, à dix minutes à pied de Roland-Garros. Enfance solitaire dans l'ascèse de la compétition. Adolescence tourmentée dans les affres de l'idolâtrie. Timidité profonde, touchante. «Junior, je ne l'ouvrais pas beaucoup. J'avais toujours peur que les gens disent: Gasquet a le cigare.» «Champion-éprouvette, brûlé avant l'heure sous la lumière des projecteurs», titre L'Express.

A 9 ans, Richard G. étrille tous les gamins de son âge, et les autres aussi, avec une hardiesse dogmatique. «Mon père a toujours exigé du panache. Si je ne mettais pas mon adversaire dans les bâches en trois coups de raquette, je commençais à douter.» Treize ans plus tard, Richard Gasquet est toujours considéré par certains (Deniau, Wilander), en termes de dextérité, comme l'égal de Roger Federer. Mais la France attend et, à 20 ans, elle ne croit plus à un fâcheux contre-temps. Dans sa grande munificence, Yannick Noah en appelle aux vraies valeurs: «Que Richard aille s'éclater avec des filles!»