«L'argent ne fait pas le bonheur», ressasse le proverbe. «Ça aide quand même vachement», grommellent ceux qui n'en ont pas, ou pas assez. Le Hockey Club Lugano, lui, ne commente pas l'influence du porte-monnaie sur la joie de vivre. Il est obnubilé par la conquête de son septième titre national face à Davos – avant la rencontre de ce soir dans les Grisons, les Tessinois mènent 2 victoires à 1 dans une finale de play-off disputée au meilleur des sept matches.

Depuis des années, les dirigeants bianconeri avouent un budget annuel oscillant entre 9 et 12 millions de francs selon les voix. Depuis des années, le milieu se marre. Car chacun sait que les moyens financiers déployés grâce à Geo Mantegazza, président du club de 1978 à 1991 et mécène à vie dont la fortune fut estimée à 4 milliards de francs par le magazine Bilanz en 2000, font mentir les chiffres officiels.

La justice tessinoise, elle, ne rigole pas. A la mi-mars, une perquisition a eu lieu au domicile de Larry Huras, entraîneur fraîchement licencié par le club. Le Canadien est soupçonné de fraude fiscale portant sur des montants qui pourraient être en relation avec des contrats de joueurs et de présumés paiements occultes destinés à ces derniers. Le 13 février déjà, la direction du club avait jugé utile de publier un communiqué de presse afin de souligner la clarté de sa comptabilité. Depuis, on observe un silenzio stampa de rigueur. Une enquête est en cours. Le titre de champion aura été décerné depuis longtemps lorsqu'elle livrera son verdict.

«Nous traînons toujours cette image de club nanti, mais elle ne correspond plus à la réalité», affirme Fabio Gaggini, qui a fêté la promotion de 1982 en Ligue nationale A en tant que joueur avant de présider le club entre 1991 et 2001. «Dans le sport comme dans la vie, on a parfois du mal à aimer les riches», constate Piergiorgio Giambonini, spécialiste de hockey pour le Giornale del Popolo. «En bien ou en mal, le HC Lugano fait toujours beaucoup parler.»

L'institution tessinoise ferait-elle des envieux? Toujours est-il que sa politique et sa réussite sportive ont servi de référence absolue au cours des vingt dernières années. «Si le hockey suisse évolue aujourd'hui au niveau qui est le sien, il le doit en grande partie au Lugano de Geo Mantegazza. C'est lui qui a introduit le professionnalisme dans ce pays», rappelle Fabio Gaggini, qui est par ailleurs son avocat. «Ce club est très bien organisé et quand on le rejoint, on sent tout de suite cette obligation de gagner qui est inscrite dans la culture locale», témoigne Jean-Jacques Aeschlimann, joueur à la Resega de 1991 à 2005. «Ici, tout prend une autre dimension. En arrivant, les joueurs ne se rendent pas toujours compte des sacrifices auxquels il faut consentir, de l'importance qu'il y a à respecter ce maillot. Tout est fait pour que tu puisses te concentrer uniquement sur la glace. Si tu joues bien, tu peux rester des années. Sinon, tu pars très vite.»

Ainsi va la vie au HC Lugano. Les millions investis exigent un retour en matière de performances. Tant que les stars justifient leur salaire, à l'image du Canadien Glen Metropolit ou des Finlandais Petteri Nummelin et Ville Peltonen en ce moment, tout va bien. «Mais après trois défaites, c'est la catastrophe! Tu es vite remis en place par la pression extérieure qu'exercent sponsors et supporters», ajoute Jean-Jacques Aeschlimann.

Cela dit, la richesse matérielle n'exclut pas certaines valeurs humaines. «Etre professionnel et ambitieux ne signifie pas agir sans émotions ni sentiments», souligne Fabio Gaggini. «Pour beaucoup de gens, ce club fait office de deuxième famille.» De nombreux joueurs, comme le jeune retraité Philippe Bozon, confirment: «J'ai toujours entretenu une relation spéciale avec cette ville et ce public, qui m'ont si vite adopté», raconte le Français. «Vu de l'extérieur, Lugano dégage une image de géant froid et argenté. Mais sa vie interne ne correspond pas à cette impression. Le respect et l'amitié sont monnaie courante.»

Bien choisie, l'expression résume une ère qui pourrait durer encore longtemps: «Tant que Geo Mantegazza sera vivant (ndlr: il aura bientôt 80 ans), il servira de garant financier au HC Lugano», conclut Piergiorgio Giambonini. «Et après aussi, peut-être…»