LIGUE DES CHAMPIONS

Rinat Akhmetov, l'empereur de Donetsk

Jadis modeste club ukrainien, le Shakhtar milite aujourd'hui parmi les seigneurs européens, grâce à un milliardaire parti de rien. Portrait.

Initiales R.A. Les mêmes que Roman Abramovitch, l'oligarque russe propriétaire du FC Chelsea. D'ailleurs, Rinat Akhmetov, 41 ans ce vendredi, pourrait être son cousin ukrainien. Mais attention à ce que l'on écrit sur le bien nommé «empereur de Donetsk»: celui-ci entretient des relations aussi privilégiées que chèrement tarifées avec l'un des plus gros cabinets d'avocats de la planète - Akin Gump Strauss Hauer & Feld LLP -, lequel compte plus de 900 collaborateurs, principalement aux Etats-Unis. Sur injonction de ce cabinet, la très respectable Neue Zürcher Zeitung avait dû se rétracter en juin dernier, à la suite d'un article où le journal traitait ouvertement Akhmetov de «mafioso» et de «produit typique de l'anarchie postcommuniste des années 90».

Ce préambule pour constater que Rinat Akhmetov, self-made-man mystérieux, plus grosse fortune d'Ukraine - 2,4 milliards de dollars en 2006, selon le magazine Forbes -, patron du Shakhtar Donetsk, club qui entame ce soir contre le Celtic Glasgow sa troisième participation à la Ligue des champions, possède de puissantes relations tous azimuts. Economiques, juridiques, politiques. Sportives? Il n'en a pas vraiment besoin, son argent suffit à lui assurer les allégeances d'usage en ce milieu.

En 1996, Akhmetov rachète le Shakhtar (nom qui veut dire «mineur de charbon»). Sans doute pas cher, vu ce qu'il advint de son prédécesseur, Akhatem Braguine. Un Tatar, comme lui, né dans le sordide quartier Octobre de Donetsk, comme lui, garçon boucher de son état devenu plus tard «Alik le Grec», soit le parrain de cette cité surnommée la «Naples ukrainienne». Allez comprendre pourquoi...

Donc, à l'automne 1995, ledit Braguine connut une fin digne de son pedigree, sautant sur une bombe placée sous son siège présidentiel au stade de foot. Akhmetov lui succède. Il prend aussi possession de l'immense demeure jadis habitée par «le Grec».

«Sa propriété, dans sa ville natale de Donetsk, capitale minière de la région russophone de l'est du pays, est presque un quartier en soi», raconte Yves-Michel Riols dans le mensuel L'Expansion. «Les murs d'enceinte blancs de quatre mètres de haut s'étendent sur plusieurs centaines de mètres. La grille d'entrée dorée dissimule une épaisse porte métallique qui donne sur un sas, où l'on aperçoit un poste de surveillance doté de nombreux écrans de contrôle. Tous les arbres dépassant les murs à proximité de la résidence ont été rasés. L'homme le plus riche d'Ukraine est prudent.»

Et pour cause: sa luxueuse Mercedes 600 blindée a déjà été la cible de deux attentats, d'abord au lance-roquettes puis au fusil d'assaut! Cela explique aussi que le boss ne se déplace jamais avec moins de trois limousines et dix gardes du corps. Beaucoup pour un honnête businessman.

Qui peut bien être cet homme épris de ballon rond, dotant le modeste Shakhtar d'un calibre européen à coups de billets de banque - budget annuel: 75 millions d'euros plus un nouveau stade à 300 millions - et de renforts bigarrés, brésiliens, mexicains, tchèques, voire italien (l'attaquant international Cristiano Lucarelli)? Nul ne le sait précisément. «Le mystère, l'intrigue, l'argent et le charme, voilà ce qui le caractérise», selon le politologue Konstantin Bondarenko.

Seules certitudes: Rinat Akhmetov est d'origine tatare par son géniteur, un mineur décédé il y a quinze ans; il est musulman, marié à Lilia Smirnova, père de deux fils (Damir et Almir); il a lui-même travaillé dans les mines, et dirige aujourd'hui un empire industriel qui s'étend de l'acier au charbon en passant par l'agroalimentaire, la banque et les télécoms; enfin, il siège au parlement ukrainien sous l'étiquette de la formation politique qu'il finance, le Parti des régions, russophone, de retour au premier plan depuis la faillite de la révolution orange.

Comme en est-il arrivé là? Impossible de discerner quelque chose de net durant cette période tumultueuse issue de l'effondrement de l'URSS. «Sauver sa peau et ses affaires à Donetsk à cette époque, cela signifiait éliminer ses concurrents», lâche un connaisseur anonyme. Dont acte.

Toujours est-il qu'en 2000, Akhmetov fonde la société qui chapeaute l'ensemble de ses activités, System Capital Management (SCM), le principal holding du pays avec ses 160000 salariés. Le patron thésaurise 90% des actions, le reste étant entre les mains de son épouse. La base du groupe demeure l'industrie lourde (métallurgie, sidérurgie, charbonnages), ainsi que la production et la distribution d'électricité. Mais il y a aussi, à l'intérieur de la corbeille garnie de 90 entreprises, une chaîne de TV, des stations-service, des brasseries, une banque, une compagnie d'assurances, des hôtels de luxe... le tout acquis à l'abri de l'opacité des années 90.

Depuis 2004, les comptes de SCM sont audités par PricewaterhouseCoopers, donc «transparents». On sait, par exemple, que le chiffre d'affaires 2005 atteignit 4,2 milliards d'euros, pour un bénéfice net de 730 millions d'euros.

Les infos plus percutantes se perdent dans les trous noirs de la vie d'Akhmetov: sa carrière de joueur de cartes professionnel, à la fin des années 80; la façon dont il a évité le service militaire au moment de la guerre en Afghanistan; sa licence universitaire d'économie, invisible ad aeternam. Ou comment ce gosse sans le sou ni formation est-il passé du racket de quartier à la tête du premier groupe privé ukrainien? «Le Donetsk de Rinat Akhmetov ressemble encore au Chicago des années 30», philosophe un écrivain. Que fait Eliot Ness?

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