Gennaro Gattuso est de ceux que l'on désigne négligemment comme le chouchou du prof. Sans en avoir le minois, juste le zèle. Il a tout pour déplaire. Il a le goût de la besogne, le souffle inépuisable, le ahan querelleur, le dévouement facile. Altruisme incurable, mais peu contagieux. Aucune velléité d'héroïsme. Ses entraîneurs le bénissent, ses adversaires le déplorent: pour atteindre la finale de la Ligue des champions, ce soir, aux dépens du Milan AC, Manchester United devra lui passer sur le corps. Et conserver son but d'avance (3-2).

Gennaro Gattuso, «Rino» pour polir la rime, est le prototype de la mauvaise rencontre, celle des clairs de lune inquiétants et des bastringues malfamés; celle des terrains de football livrés en pâture à sa férocité, certes de bon aloi, quoique vaguement domestiquée. Masculinité exacerbée à tous les étages: le cheveu est ras, la barbe démodée, le biceps noueux; désinvolture étudiée façon repris de justice. Deux yeux noirs roulent au fond de leurs orbites et toisent l'imprudent avec l'aménité d'un bouledogue - l'effigie de son site internet - dont on convoite la gamelle.

Gennaro Gattuso n'est pas un artiste. Que Dieu l'en préserve, il est un «gregari», un porteur d'eau, une «working class» éminemment respectée en Italie. Il court, il tacle, il aboie. Il aime qu'on le déteste. Sous ses dehors revêches, méfiance, il ne déteste pas qu'on l'aime.

Gennaro Gattuso est une teigne, un chien de garde. A la directive: «Ne lâche pas ton adversaire d'une semelle», il le suivrait jusqu'aux toilettes en cas de besoin. Pétri d'une rustrerie romantique, «le garçon possède l'esprit rugby», adoube Bernard Laporte, entraîneur du XV de France.

De son propre aveu, le grognard a développé une vocation pour le football dans les senteurs moites des suées puissantes, dans ces vestiaires où les états d'âme, souvent, macèrent. Il l'explique à L'Equipe Magazine: «Le football, je le respirais quand je mettais mon nez dans le sac de mon père à son retour d'entraînement. Il y avait l'odeur incroyable des chaussures pleines de terre, des chaussettes sales, des maillots empreints de sueur et, par-dessus tout, de l'huile de camphre. Tout cela sentait tellement bon le ballon.»

Gennaro Gattuso est un milieu défensif à l'ancienne, bardé de titres - champion du monde, d'Italie, d'Europe. Il est omniprésent, intraitable. Est-il gauche? Sûrement pas si, à tous les niveaux d'exigence, le sérail lui prête une vision du jeu, voire un certain toucher de balle. A tout le moins quelques expédients. Seulement, «Rino» n'est pas homme à survendre ses talents. En février 2005, il inscrit son premier but en série A et s'extasie franchement: «Vous vous rendez compte? Avec mes pieds tordus!» Au début de l'année, Milan le bombarde substitut du capitaine et il objecte sagement: «Cet honneur est revenu à Baresi, Rivera, Maldini, Liedholm. Que des monstres sacrés. Six ou sept hommes en presque cinquante ans. Dans ce contexte, le nom de Gattuso ne sonne pas bien. J'ai une barbe et des comportements désordonnés. Je n'ai pas la classe pour être capitaine.»

Gennaro Gattuso ne sera jamais, dit-il, qu'«un cul-terreux du sud qui a réussi à Milan». Nostalgique de son enfance buissonnière, il aime à répéter ses origines modestes, ses espoirs de déshérités, sa plage bordélique, les bidons d'essence qui tenaient lieu de buts. Il raconte le chemin des écoliers, main dans la main avec ses sœurs. Il loue son poster de Salvatore Bagni, autre sapeur de bonne volonté, quand toute la ville adulait Maradona. Il rappelle avec fierté son exil à l'âge de 13 ans, arraché à sa Calabre natale pour entrer au centre de Pérouse, sa fierté de n'avoir pas appartenu aux «80% de garçons qui font leurs valises après quelques mois».

Il s'exalte carrément lorsque, aiguillonné par L'Equipe Magazine, il raconte ses débuts professionnels aux Glasgow Rangers, où son abattage et sa hardiesse firent passer les tacleurs d'Ibrox Park pour des révoltés d'opérette. La foule le rebaptisa «Rhinocéros». «Un homme de cœur, qui joue avec le cœur, a besoin de l'écouter, pour ne pas se perdre en chemin. A Glasgow, il battait fort. Je restais parfois huit heures par jour dans le vestiaire, tant j'étais bien. Les Ecossais pensaient voir débarquer un Italien, un gars technique, et ils ont trouvé plus Ecossais qu'eux.»

Il rit de l'accueil du Tout-Milan, de son palmarès sculpté auprès de Paolo Maldini, arbitre des élégances. Zbignew Boniek, ancienne star de la Juventus: «Si Gattuso est élu homme du match, tout est dit sur le niveau dudit match.» «Rino» fut traité de brute, de sot, de maladroit. Son entraîneur à Milan, Carlo Ancelotti, rend hommage à la classe ouvrière du football, à tous les laborieux qui, comme lui, impavides et engoués, œuvrent à sa grandeur d'âme: «L'abattage de Gattuso permet d'aligner trois stars à mi-terrain. Sinon, qui s'occuperait du sale boulot?» L'abattage est considérable. Ingrat: «Rino» récupère autant de ballons en un match que Ronaldo de reproches sur son poids en une demi-douzaine de saisons.

Puisqu'il faut bien épater, le grognard exagère ses postures de dur à cuire: «Pour moi, un match idéal se joue un soir d'hiver, sous la pluie, dans le froid.» «Parfois, j'ai envie de filer un coup, mais j'y renonce. De nos jours, il y a plein de caméras partout.» «Quelle satisfaction de rentrer chez soi épuisé, vidé de ses forces, de se mettre à table devant un plat de pâtes et de penser: «Je mérite ce bon repas car j'ai bien travaillé.» «Je suis né avec deux mois d'avance et, à ma naissance, je pesais 1,3 kilo. J'ai lutté pour ma vie. C'était mon destin...»

Tout lui est pardonné. Sous la cuirasse vit un redresseur de torts, un authentique, «une âme pure», affirme Carlo Ancelotti. Un brave gars qui aime son papa et sa maman, sa femme et son chien, les pâtes et les quarts d'heure américains. Un gars qui ambitionnait fiévreusement de mouiller son maillot, salir ses chaussures et empester l'huile de camphre.