En ce jour d’ouverture des Jeux, Rio se veut prête à recevoir le plus grand événement sportif et médiatique de la planète.

Sur la place Maua, au centre de la ville, l’ambiance est déjà olympique et une partie du million de visiteurs attendus a pris ses marques. Cette promenade qui longe le port, équipée d’écrans géants, sera l’un de leurs points de rassemblement favoris. «Je connaissais les plages de Rio, mais le centre de la ville est aussi magnifique», dit Carlos Funda, un touriste argentin. Au fond, le Museu do Amanha, superbe architecture blanche signée par l’architecte Santiago Calatrava, domine l’esplanade qui il y a peu était écrasée par un viaduc autoroutier.

Sur le sable de Copacabana, la structure qui va accueillir la compétition de beach-volley et ses 12 000 spectateurs a aussi changé le paysage urbain. Depuis les JO de Sydney, c’est la première fois que ce sport où le Brésil est roi va se jouer… sur une plage. C’est à Copacabana que des dizaines de Cariocas viennent chaque soir, après le travail, jouer au beach-volley ou à sa variante brésilienne, avec les pieds: «Le volley, au Brésil, c’est la deuxième religion après le foot, confie Joao, entraîneur. D’ailleurs, toutes les places pour les Jeux ont été vendues. Quel privilège pour les athlètes, ils pourront smasher en entendant les vagues!»

L’Amazone, Indiens et carnaval

Les équipes d’ouvriers travaillent encore jour et nuit pour les dernières finitions, comme au Maracana, où les Jeux vont véritablement commencer. Le stade mythique va accueillir ce vendredi une cérémonie d’ouverture dont les grandes lignes ont déjà filtré sur les réseaux sociaux et dans la presse, après les premières répétitions. La forêt et les tribus amazoniennes seront à l’honneur. L’immigration, qui a fait le Brésil, sera célébrée. Le pionnier de l’aviation franco-brésilien Alberto Santos-Dumont verra son avion, le 14bis, survoler à nouveau la Cidade Maravilhosa. Tous les styles musicaux du Brésil – samba, bossa-nova, musica popular brasileira (MPB), baile funk des favelas – tisseront la bande originale de ce spectacle qui se terminera par un grand carnaval, Rio oblige.

Ce soir, tout pourrait donc sourire à Rio. Même l’avalanche de critiques qui a accompagné la construction chaotique des infrastructures semble oubliée. La ligne 4 du métro reliant le Parc olympique au centre-ville, à laquelle personne ne croyait, a finalement ouvert le 1er août. Le vélodrome, dernière installation livrée fin juin avec six mois de retard, a enthousiasmé les athlètes et le président de l’Union cycliste internationale, Brian Cookson, qui a trouvé la piste «absolument fantastique».

Au Brésil, «on finit toujours à temps»

Le village olympique, ensemble de 31 tours situées juste à côté du site principal des compétitions, à Barra da Tijuca, connaît le même retour en grâce. Lors de son inauguration, le 24 juillet, l’équipe australienne avait refusé de s’y installer en raison de nombreux problèmes de plomberie qui rendaient son bâtiment «inhabitable», et les Suédois avaient préféré l’hôtel à cette «favela olimpica». Les fuites d’eau et autres pannes électriques ont depuis été réglées par une armada de techniciens et le village fait le plein d’athlètes.

On appelle ça le «jeitinho brasileiro», notre façon d’atteindre un objectif en ne respectant pas tout à fait les règles

Gabriela, une volontaire carioca qui travaille pour le comité d’organisation depuis les premières compétitions tests, il y a un an, n’est pas étonnée: «On appelle ça le «jeitinho brasileiro», notre façon d’atteindre un objectif en ne respectant pas tout à fait les règles, explique-t-elle en souriant. On est en retard, la corruption prend sa part, mais on finit toujours à temps!»

Rio pourrait cependant réserver encore quelques mauvaises surprises, notamment pour les sports nautiques. Un paradoxe de plus pour la capitale touristique du Brésil, qui vend au monde entier ses plages et ses plans d’eau bordés de forêt tropicale. Une semaine avant le début des compétitions de voile, une structure temporaire servant à la mise à l’eau des bateaux s’est brisée dans la marina de Gloria, apparemment sous l’action des vagues. Un accident qui rappelle l’effondrement en avril dernier d’une piste cyclable construite en bord de mer: deux personnes avaient été tuées. Pour couper court à toute polémique sur la qualité des infrastructures, Mark Adams, le porte-parole du Comité international olympique, a aussitôt déclaré que «ce serait une erreur de faire une grosse histoire» de cet incident. «Au cours de la préparation des Jeux, des choses se produisent», a-t-il ajouté.

Une seule station d’épuration sur huit

La mise au point ne suffira pas à rassurer les navigateurs de la baie de Guanabara, qui accueillera les épreuves de voile. Pour s’assurer l’organisation des JO, Rio avait promis la construction de huit stations d’épuration. Il s’agissait même d’un des points forts de son dossier. Au final, une seule est sortie de terre.

Lors des entraînements, tous les bateaux ont dû faire leur sillage sur le film huileux qui recouvre parfois le plan d’eau, mais aussi au milieu de cadavres d’animaux ou d’épaves électroménagères. Faute d’avoir pu dépolluer la baie, la municipalité a mobilisé dix-sept éco-barques qui retirent chaque jour de l’eau 700 kilos de déchets, et des éco-barrières ont été placées sur les rivières. «L’eau paraît plus propre, observent les pêcheurs qui lancent leur ligne autour de la place Maua. Mais s’il pleut, attention à la catastrophe: toutes les ordures de la ville pourraient être entraînées vers la lagune», avertissent-ils.

Au large des plages, où auront lieu notamment les épreuves de nage en eau libre, guette un autre danger. Des scientifiques viennent d’y trouver une super-bactérie résistante aux médicaments et provenant d’hôpitaux dont les eaux usées se déversent directement dans la mer… De quoi faire oublier l’épidémie de Zika, dont Rio reste toujours l’épicentre.

Les JO, une première pour l’Amérique du Sud

Rio de Janeiro, première ville d’Amérique du Sud à accueillir les Jeux, détonne peut-être dans l’aréopage des villes olympiques – Londres en 2012, Tokyo en 2020 – mais elle est au diapason de ses voisines du continent. Une ville sans stations d’épuration, où des quartiers entiers sont inondés quand il pleut, où les favelas sont le témoin d’inégalités criantes, et où la sécurité reste un problème.

Des athlètes risquent donc de connaître, le temps des JO, ce que les Cariocas vivent au quotidien. Comme l’Australienne Sarah Ross, championne de voile, attaquée en juin dernier par deux hommes armés dans le parc de l’Aterro, à deux pas de son hôtel. Au total, 85 000 policiers et militaires ont été réquisitionnés pour veiller sur les Jeux, soit le double des effectifs déployés à Londres en 2012. Une mobilisation qui se voit de Copacabana au Parc olympique, où des hommes équipés d’armes lourdes, voire juchés sur des véhicules blindés, se relaient 24 heures sur 24.

Rio n’est plus tout à fait conforme à la carte postale? C’est aussi l’intérêt des Jeux de faire la lumière sur une ville, d’en révéler toutes les facettes. Conscient de ce «décalage», le maire Eduardo Paes avait le 6 juillet dernier appelé touristes et athlètes à préparer leur séjour et à «ne pas s’attendre à trouver une ville comme Chicago, Londres ou New York. Rio doit être comparée à Rio», avait-il conclu.

Des policiers ont accueilli des touristes à l’aéroport avec une banderole de mauvais augure: «Bienvenue en enfer»

A sa décharge, sa cité est aujourd’hui à l’image du pays: exsangue. En 2009, lors de l’attribution des Jeux, le Brésil surfait sur des années de croissance et avait réussi à faire émerger une solide classe moyenne. En juillet 2016, la sixième économie mondiale a enregistré son huitième trimestre consécutif de récession et sa présidente, Dilma Rousseff, est sous le coup d’une procédure de destitution.

Un Etat en faillite

La crise n’a pas épargné l’Etat de Rio, qui a par ailleurs dû assumer le coût d’une grande partie des infrastructures olympiques. A moins de six semaines de la cérémonie d’ouverture, le gouverneur Francisco Dornelles a ainsi décrété l’état de «calamité publique», l’équivalent d’une banqueroute. Des fonctionnaires ne sont plus payés, des hôpitaux ou des universités sont fermés faute de budget. Des policiers ont accueilli des touristes à l’aéroport avec une banderole de mauvais augure: «Bienvenue en enfer». Selon un récent sondage du quotidien «Globo», seulement 40% des Brésiliens continuent de soutenir ces Jeux… Il y a trois ans, ils étaient 64%.

Heureusement, il reste le sport: du 5 au 21 août, 10 500 athlètes représentant 205 pays vont se disputer la suprématie olympique. Parmi eux, des stars: Novak Djokovic, N° 1 mondial du tennis; le nageur américain Michael Phelps, 22 médailles olympiques à son palmarès; l’étoile brésilienne du foot Neymar, le cycliste Peter Sagan, ou encore le sprinter Usain Bolt.

Le Brésil, qui entraîne et finance ses futurs champions depuis plus de quatre ans, espère un effet «pays hôte»: alors qu’il n’a jamais dépassé le score de 17 médailles, il compte désormais figurer dans le top 10 avec un objectif de 23 à 30 médailles. Un enjeu qui ne laisse pas indifférente Fernanda, pas sportive pour deux sous, mais qui loue une chambre à des touristes olympiques pour arrondir ses fins de mois: «Dans la rue, l’ambiance est là, on voit les cinq anneaux partout, les volontaires en uniforme. Mais ce qui m’inquiète pour l’instant, c’est la cérémonie d’ouverture. Le président par intérim va inaugurer officiellement les Jeux. S’il se fait huer, devant le monde entier, je ne saurai plus où me mettre.»

Michel Platini, à la veille du Mondial brésilien de football de 2014, avait fait une prédiction qui s’est en partie réalisée: «Quand le Mondial débutera, les polémiques cesseront.» La magie opérera-t-elle aussi pour les Jeux de Rio? Réponse cette nuit.


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