C'est bien connu, le lion n'est jamais plus dangereux que lorsqu'il est blessé. Et Manchester United, grand dominateur de la décennie écoulée en Angleterre, a subi en mai dernier une humiliation qu'il entend venger au cours d'un championnat qui débute ce week-end. Le sacre d'Arsenal sur son propre terrain d'Old Trafford, lie au fond du calice, a sanctionné pour l'équipe d'Alex Ferguson une saison 2001-2002 marquée par trop de ratages – y compris les erreurs de jugement de son célèbre et ombrageux manager. En signant pour 30 millions de livres (près de 75 millions de francs) le défenseur de Leeds United Rio Ferdinand, meilleur élément de l'équipe nationale lors du Mondial nippo-coréen, l'Ecossais anobli est persuadé d'avoir acquis la pièce maîtresse qui lui rendra la seule position possible pour le club le plus riche du monde: la première.

Bien entendu, ni Arsène Wenger, ni Gérard Houiller ne l'entendent de cette oreille. Les deux entraîneurs français estiment avoir les moyens, l'un de confirmer le doublé Coupe-Championnat tout en s'affirmant sur le plan européen, l'autre de progresser et d'atteindre enfin le sommet de la hiérarchie. Tous les experts sont d'accord sur un point: le titre n'échappera pas à ce trio inaccessible. Et, à l'exception du néopromu Manchester City de Kevin Keegan, et des Blackburn Rovers de Graeme Souness, qui reforment la paire d'attaque Dwight Yorke – Andy Cole et peuvent compter sur le feu follet irlandais Damien Duff, aucune équipe surprise ne se pointe à l'horizon pour bousculer la donne.

Même si la faillite de la chaîne de télévision numérique ITV Digital ne l'a pas affectée, et que plusieurs de ses plus grands clubs affichent encore des bénéfices, la «Premier League» anglaise a elle aussi été marquée par le ralentissement financier qui touche le football européen. La campagne des transferts, d'ordinaire très riche, est restée dans des normes inhabituellement raisonnables. Manchester United a certes établi un nouveau record pour un joueur de nationalité britannique, mais l'achat de Rio Ferdinand est l'unique acquisition des Red Devils.

Selon ses propres dires, Alex Ferguson avait décidé en mai déjà de faire du longiligne défenseur central son principal objectif de l'entresaison. La Coupe du monde a conforté l'entraîneur dans la justesse de son choix – et obligé accessoirement le club mancunien à débourser une forte plus-value à Leeds, qui a pu ainsi éponger un peu sa dette. Pour le reste, peut-être pour ne pas se dédire, sir Alex a refait confiance pour une année de plus à Laurent Blanc, dont la lenteur a été très critiquée la saison dernière, et à Lazio Juan Sebastian Veron, l'Argentin qu'il a défendu contre vents et marées.

Le Mondial a aussi montré que Nicky Butt, demi de l'ombre, est prêt à illuminer de son talent les stades d'Angleterre. Info ou intox, histoire de montrer que Manchester United a plus faim que jamais, David Beckham a cru bon de déclarer qu'il devrait sortir le grand jeu s'il entend être aligné dans le onze de base. En fait, la pression reposera davantage sur l'Urugayen Diego Forlan que sur le pied droit de l'idole des jeunes. Et cette pression est énorme: un nouvel échec à Old Trafford serait vécu, non pas comme une humiliation passagère, mais comme une crise durable.

Arsenal fait face à un paradigme exactement inverse. Le club de Highbury doit confirmer son exceptionnelle réussite du printemps dernier. Avec deux changements majeurs: la retraite de l'emblématique Tony Adams en défense, et l'arrivée au milieu du terrain du champion du monde Gilberto Silva. Et, en prime, une inconnue: comment le contingent français (qui s'est enrichi du Lillois Pascal Cygan) a-t-il digéré la Berezina coréenne? De son côté, Liverpool a mis le cap sur l'Afrique pour renforcer encore sa force de frappe: la star sénégalaise El Hadji Diouf (arraché à Lens pour 23 millions de francs) pourrait être le nouveau joyau d'Anfield, si son association avec Michael Owen ou Emile Heskey fonctionne. Chelsea, Leeds (entraîné par le roublard Terry Venables) et Newcastle United devraient constituer le trio de chasse, mais le gibier de tête paraît déjà hors d'atteinte.

Et si Manchester City, qui s'est assuré les services de Nicolas Anelka (pour 29,8 millions de francs), Sylvain Distin (PSG, 9,1 millions de francs), Vicente Vuoso (Independiente, 8 millions de francs), semble armé pour perpétuer le jeu d'attaque qui lui a valu de dominer la deuxième division de la tête et des épaules l'an dernier, tant Birmingham City que West Bromwich Albion, miné par les problèmes internes, sont des candidats naturels à l'ascenseur. Avec eux, le Fulham de Jean Tigana, Bolton (même avec Jay Jay Okocha et Youri Djorkaeff), Charlton Athletic voire Sunderland sont les plus menacés par la culbute.