Objectif Pyeongchang – Episode 5

Les rituels fragiles de la course de ski

Justin Murisier, que «Le Temps» suit en vue des Jeux olympiques 2018, a obtenu sa qualification pour la Corée du Sud dès le premier géant de la saison. Il cherche maintenant à se rapprocher du podium en contrôlant l’incontrôlable autant que possible. Reportage à Val d'Isère

Objectif Pyeongchang

Depuis le début de sa préparation aux Jeux olympiques de Pyeongchang (Corée du Sud) en février 2018, Le Temps suit le skieur valaisan Justin Murisier (25 ans), pour comprendre tout ce que cachent les quelques dixièmes de seconde qui feront de lui un héros national décoré d’une médaille ou un soldat oublié

Il s’agit pour lui du dernier rituel de la journée. Justin Murisier enlève son casque et déchausse ses skis, souffle un peu, enfile bonnet et grosse veste puis s’en va donner ses impressions aux médias présents. La télévision d’abord, toujours, puis la radio et la presse écrite. Le Valaisan doit répondre à cette question que les athlètes détestent mais que les journalistes peinent à dépasser: «Alors, Justin, pas trop déçu?» Il avale un soupir et donne le change: «Si, bien sûr que je le suis, avec ce que j’ai fait sur la piste. La première manche a été difficile, la deuxième manche aussi, je m’attendais vraiment à autre chose.»

Le jeune homme de 25 ans a pris, samedi, la 11e place du géant de Val d’Isère. C’est mieux qu’au classement final de sa spécialité la saison dernière (13e), mais moins bien que lors de la première épreuve de Coupe du monde de la saison, une semaine auparavant à Beaver Creek (5e). Ce résultat lui avait permis d’obtenir d’entrée sa qualification pour les Jeux olympiques de Pyeongchang, mais, en attendant février et le grand objectif de l’hiver, il veut (se) prouver qu’il ne s’agissait pas d’un exploit mais du reflet réel de sa position dans la hiérarchie mondiale. «Clairement, après une 5e place à Beaver, j’ai envie de monter sur le podium plutôt que de sortir du top 10», souffle-t-il encore au bas de la face de Bellevarde. Puis il file, après 2 minutes et 48 secondes d’interview à chaud qui marquent la véritable fin de l’épreuve.

D’abord la jambe gauche

Une course de ski alpin est un cérémonial précis. L’athlète cherche à maîtriser le plus d’aspects possible en sachant que, davantage que dans la plupart des disciplines, l’essentiel lui échappe: les conditions peuvent varier à l’infini. La visibilité peut être excellente, inexistante, et évoluer au sein même d’une manche. La neige peut être molle, dure ou «glace», comme disent les intéressés. Température, vent et exposition au soleil redéfinissent leur terrain de jeu en continu.

Face à tant d’éléments qui échappent à leur contrôle, les skieurs se rassurent avec des rituels reproduits à l’identique d’une épreuve à l’autre. «J’en respecte un certain nombre. Je porte toujours les mêmes sous-vêtements noirs. J’équipe toujours ma jambe gauche avant la droite. J’effectue les mêmes mouvements avant le départ, dans le même ordre, jusqu’au fait de boire une goutte d’eau à tel moment», développe le Valaisan en sirotant une tisane verveine-menthe dans le bar de son hôtel du centre de Val d’Isère, La Savoyarde. Le même chaque année.

Nous sommes à la veille de la course et les imprévus se succèdent. Arrivé sur place jeudi soir avec son serviceman Marian Bires, Justin Murisier – comme les autres – aurait dû profiter d’une session de ski libre vendredi matin. Annulée à cause des chutes de neige. Il l’a remplacée par son programme de préparation physique d’avant-course, notamment à base de sprints. «Le but, c’est d’activer les fibres rapides des muscles afin d’être vif le jour J», explique-t-il. En fin d’après-midi, il devait avoir rendez-vous sur l’artère principale de la station pour le tirage au sort des dossards en public. Annulé à cause du vent.

Tous les scénarios en tête

Le temps s’est donc écoulé plus tranquillement que d’habitude, entre quelques sollicitations médiatiques et un peu de repos. «Parfois, c’est bien aussi d’avoir du temps pour soi», sourit-il. Cela lui laisse l’opportunité de se projeter sur ce qui l’attend le lendemain. La mythique face de Bellevarde est à la fois la piste la plus difficile de la saison de géant et sa préférée. «Ici, c’est toujours une bagarre pour rester debout. Les téléspectateurs ne s’en rendent pas compte, mais la pente est terrible. Il faut énormément s’engager, et moi, j’adore ça.»

Pas question pour autant de se perdre en objectifs précis. «Bien sûr, j’ai toujours le podium en ligne de mire. Mais je ne me dis jamais que cela doit absolument être cette fois-ci. Dans ma tête, je me prépare à tous les scénarios. Rien ne va lors de la première manche? Je dois pouvoir me remobiliser rapidement pour réagir. Je suis en tête? Il ne faut pas que j’explose sous la pression. Il faut être prêt à toute éventualité.»

Le lendemain matin, il fait très froid au pied de la face de Bellevarde. La neige tourbillonne et le soleil n’a pas encore percé l’épais manteau nuageux. Tous les skieurs sont sur la piste pour la reconnaissance qu’ils effectuent avant chaque course. Ils repèrent les mouvements de terrain. Etudient le positionnement des portes. Evaluent les trajectoires à adopter. Certains font ça très rapidement. Justin Murisier préfère prendre son temps.

Tout est encore possible

Quand il déboule dans la zone d’arrivée, emmitouflé, il n’est pas ravi. «C’est très, très tournant, remarque-t-il. En plus, le tracé a été raccourci à cause du vent sur le haut de la piste. Moi, j’ai tendance à pouvoir faire des différences en fin de parcours, car je suis encore bien physiquement quand d’autres fatiguent. Je n’aurai pas la possibilité de le faire…»

Ses craintes se confirment dès la première manche. Dossard 14, Murisier – «l’outsider suisse pétri de talent», hurle le speaker – franchit la ligne en 58 secondes, 1’’26 de plus que le leader, Marcel Hirscher. Il est huitième à cet instant précis. Quatre autres skieurs le repousseront au douzième rang. Déjà loin du podium avant son second départ. Mais pendant ce temps, certains ont déjà terminé leur journée: le jeune Loïc Meillard, grand espoir du ski suisse et mondial, n’atteint pas le premier temps intermédiaire; il se fait piéger par un mouvement de terrain et est éliminé.

Entre les deux manches, les athlètes ont près de trois heures à tuer. Cela laisse un peu de temps pour prendre des forces en grignotant quelques noix, mais il faut vite revenir aux choses sérieuses, et au même rituel. La «reco». L’échauffement. La piste n’est pas tracée pareil, tout est encore possible. Sous les encouragements de son fan-club, Justin Murisier ne fait ni grosse erreur ni miracle, tandis que les favoris tiennent leur rang. Le Français Alexis Pinturault arrache la victoire devant l’Allemand Stefan Luitz et l’Autrichien Marcel Hirscher. La course terminée, ils se congratulent sur le podium. Ce rituel-là, Justin Murisier le respecterait après chaque course avec plaisir.

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