Il n'échappe pas à la comparaison. A un héritage qui l'a longtemps paralysé. Mais Giorgio Rocca, 31 ans, a fini par assumer. Il marche désormais sans complexe, et surtout avec ses différences, sur les traces d'Alberto Tomba. Même s'il n'a pas encore atteint le record de sept victoires d'affilée de son compatriote, il en prend le chemin. Hier à Adelboden, le skieur de Livigno a arraché son quatrième succès consécutif en slalom. Cette invincibilité affichée depuis le début de la saison est de bon augure à l'approche des Jeux de Turin où il fera figure de grand favori pour le titre olympique de la discipline.

«J'espère que ces résultats vont favoriser la promotion des JO en Italie et que les gens vont réaliser que les athlètes italiens sont là et ont la capacité de gagner», a soufflé le skieur transalpin. Giorgio Rocca, comme ses condisciples de la Squadra Azzurra, souffre de l'indifférence dans laquelle son pays a plongé à la fin de l'ère Tomba. Avec une couverture télévisuelle réduite qui entrave sérieusement la quête de tout support financier. Il y a trois jours encore, le bonnet de Rocca était vierge de tout nom de sponsor. Parfois il arborait le sigle de l'Unicef. «Quitte à ne pas avoir de partenaire, autant offrir cet espace à une bonne cause.»

Sa région, Valtellina, s'est finalement secouée et vient de signer avec lui un contrat de 250000 euros. «Les médias se sont aussi réveillés depuis un mois. Il bénéficie d'une bonne couverture dans les journaux», raconte Giorgio Pasini, du quotidien Tuttosport. Encore frileux à Madonna di Campiglio à l'occasion de la victoire qu'il a fêtée en son jardin, les journalistes transalpins montent en pression. Et creusent la voie Rocca. Portraiturent cette antithèse de Tomba à qui ils reprochent un manque de charisme. Parce que timide et placide, Giorgio Rocca est loin de son flamboyant prédécesseur.

Son histoire est plutôt lisse, tout comme le caractère de celui qui désigne l'eau comme sa boisson favorite. Il est né à Coire. C'est là que sa mère Gianna, infirmière, a rencontré son père Carlo, ouvrier italien, venu construire le barrage de la capitale grisonne. Victime d'un accident de travail, il a perdu un bout de pied, mais a trouvé l'amour. La famille s'est établie à Livigno lorsque le petit Giorgio avait 2 ans. Et il s'est mis au ski, puis à la compétition, jusqu'à son entrée en équipe nationale en 1998.

«Il n'a pas le profil du champion. Il a galéré et travaillé dur pour arriver où il est. Pour cerner la personnalité de Giorgio, il suffit de regarder son style. Solide et imperturbable», livre l'attaché de presse de la Squadra. Cette force tranquille est ce qui a permis à ce jeune homme diligent d'atteindre le sommet et d'y rester. «La régularité, c'est ça mon secret en ce moment. Et c'est le fruit d'un travail en profondeur.» A ses débuts difficiles, la pression du lourd héritage Tomba le poussait sans arrêt à la faute. Convaincu que le problème était davantage dans sa tête qu'au niveau de ses spatules, il s'est attaché depuis quatre ans les services du psychologue Beppe Vercelli, devenu depuis le préparateur mental de toute l'équipe italienne. Avec lui, Rocca s'est mis à l'hypnose. Il avoue y recourir dans la cabane de départ. Pour lui, l'induction (ou porte d'entrée en état hypnotique) se fait par la fixation visuelle de ses bâtons. C'est ce qui, visiblement, le plonge dans cet état de sérénité intense qui donne au spectateur l'impression que rien ne pourra l'atteindre. Que les aspérités de la piste n'ont aucune prise sur lui. Comme ce fut le cas hier encore sur la très exigeante Kuonisbärgli d'Adelboden qui a vu plus de la moitié des coureurs essuyer une sortie de route. Rocca, vainqueur de la première manche, a une nouvelle fois assuré dans la deuxième, dont le meilleur temps a été signé par le jeune Grison Daniel Albrecht. «C'est grâce à une immense confiance que je peux atteindre cet état de grâce qui me permet d'attaquer sans risque, de laisser mes skis me guider», analyse le nouveau roi du slalom.

Intouchable depuis le début de la saison, Rocca commence à sérieusement intimider ses principaux rivaux. Comme il le confie lui-même: «Je sens que les autres deviennent nerveux.» Pas Benjamin Raich. L'Autrichien, nouveau leader du général de la Coupe du monde grâce à sa victoire samedi en géant et sa troisième place hier au slalom - le premier qu'il termine cette saison -, joue la méthode Coué: «Il est très fort en ce moment parce qu'il termine à chaque fois. Mais je vais le battre.»

Le rendez-vous est pris entre eux à Wengen le week-end prochain. En attendant, Giorgio Rocca va aller pouponner: son fils Giacomo est né le 21 novembre dernier. Comme il le dit lui-même, à part le ski, sa passion, c'est sa famille.