Roger Federer a peut-être arrêté le tennis mais il n’a pas encore changé de vie. Son emploi du temps est toujours aussi minuté, sa présence toujours aussi sollicitée. C’est pourtant un homme changé, détendu, visiblement soulagé qui s’assoit dans ce petit salon sans fenêtre et mal éclairé, une loge backstage dans un couloir de l’O2 Arena, la grande salle de spectacle de l’Est de Londres où il fera définitivement ses adieux au tennis ce week-end dans le cadre de la Laver Cup. En demi-cercle autour de lui, sept représentants de la presse écrite suisse, dont Le Temps, à qui il a souhaité offrir la primeur de ses sentiments depuis l’annonce de sa retraite.

Le Temps: Comment allez-vous?

Roger Federer: Ça va. Ça va mieux. Les deux-trois dernières semaines, j’avais des nœuds dans l’estomac. J’ai tellement retardé le moment d’écrire la lettre qui annonçait ma décision, Tony [Godsick, son agent] est presque devenu dingue à cause de moi, mais je ne voulais pas trop y penser, je voulais que ça soit naturel. Ecrire cette lettre m’a vidé de mon énergie et les derniers moments avant l’annonce ont été très durs émotionnellement. J’ai commencé à prévenir des personnes à l’avance, qui m’ont adressé des messages très touchants. Ça m’a fait prendre conscience que j’avais franchi le grand pas, j’étais très ému. Au moment où j’ai envoyé le message, ce sont surtout mes parents et Mirka qui étaient les plus touchés. Moi, j’étais déjà un peu soulagé.

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A vous entendre, l’annonce a été plus difficile que la décision…

Oui. Pour moi, arrêter ne faisait plus de doute. La décision s’est faite en quelques jours. Lorsque je suis revenu à Wimbledon [pour les 100 ans du Centre Court, le 3 juillet dernier], j’ai dit sur le terrain que j’espérais revenir encore une fois, et j’étais sincère. Mais dix jours plus tard, le genou en était toujours au même stade, je ne voyais plus de progrès. J’ai passé un scanner, le résultat n’était pas terrible, alors j’ai compris que, une fois de plus dans ma vie, j’étais arrivé à une intersection et qu’il fallait se poser les bonnes questions. J’avançais déjà sur de la glace très fine, à quoi bon s’obstiner? Là, je me suis dit: «OK, j’ai bien compris. Cette fois, c’est fini. Et je sais que c’est la bonne décision.» C’était vers la fin juillet, mais je suis resté ensuite bien trois semaines sans tirer les conclusions de ma décision.

Vous vous êtes entraîné mardi matin avec Stefanos Tsitsipas. Allez-vous jouer à la Laver Cup, et si oui seulement en double ou également en simple?

Je m’étais déjà entraîné lundi avec Stefanos et, honnêtement, je me surprends à très bien taper dans la balle. Mais non, je ne jouerai pas en simple, c’est impossible. C’est aussi pour cela que j’ai renoncé à aller aux Swiss Indoors de Bâle. Je pense que je vais jouer vendredi soir le double. Je trouve que j’arrive à jouer à un niveau acceptable mais il y a longtemps que je n’ai pas fait de vrai match, ça va jouer à fond et la pression sera forte. Mais si je ne joue pas, ce ne sera pas un problème. L’essentiel est que je puisse remercier les fans et qu’eux puissent me voir. J’ai toujours été accessible, présent, et je veux l’être jusqu’au bout.

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Au risque que les adieux de Roger Federer éclipsent la Laver Cup, dont vous souhaitez faire une compétition crédible…

C’est vrai, c’est pour cela que je l’ai annoncé un peu en avance. Mais j’ai essayé de penser à tout, y compris au décès de la reine Elisabeth II: est-ce que j’avais le droit d’annoncer ça pendant la période de deuil? Un moment donné, je voulais aussi le faire beaucoup plus tôt pour me libérer de cette tension… Ce n’était pas simple, mais je trouve que les choses sont bien comme elles sont finalement.

Pourquoi avoir choisi de publier une lettre sur Instagram?

J’ai beaucoup réfléchi à comment faire. On pense ce que l’on veut des réseaux sociaux mais ils ont le mérite de pouvoir toucher tout le monde au même moment. Après, je ne voulais pas faire une vidéo de moi et me dire dans dix ans: «Oh mon Dieu!, c’est quoi ça?». Donc j’ai pensé qu’une lettre, que je pourrais lire pour de l’audio, serait mieux. Je tenais à la rédiger moi-même pour qu’elle ait une touche personnelle, mais je n’ai pas l’habitude d’écrire. C’était trop long, j’étais tout le temps dérangé, il y a les enfants, j’ai fait 25 versions. En tout, ça m’a pris deux semaines.

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Qu’avez-vous pensé des réactions?

Lorsque j’ai posté le message, il ne s’est rien passé pendant quatre minutes. Les gens écoutaient le message. Ensuite, tout est venu. Je n’ai pas trop regardé, notamment les sujets dans les journaux ou à la télévision, je le ferai plus tard, calmement. Ce qui m’a touché, c’est que beaucoup de messages ne parlaient pas de records ou de points. Ils parlaient de la façon dont je me suis comporté, de qui je suis, et j’ai trouvé ça beau.

Dans la lettre, vous écrivez que vous voulez continuer de jouer en exhibition.

Je n’aime pas dire aux fans que c’est fini, que je ne reviendrai plus jamais. Je trouve toujours dommage que les très bons joueurs arrêtent et qu’on ne les voie plus par la suite. Des matchs exhibitions, j’en ferai volontiers si je peux. J’aime trop le sport et ça peut être l’occasion de passer un bon moment, d’inviter mes coachs, de remercier les fans.

En 2021, pourquoi n’avez-vous jamais dit que jouer vous faisait mal?

J’ai pensé que c’était privé. Et puis, on ne sait pas tout non plus, parfois. Combien de temps va prendre la rééducation, si elle va bien se passer. Le come-back de 2021 était difficile. Je n’étais pas à 100%, et donc les quarts de finale à Wimbledon c’était déjà très bien. Mais après ce dernier match, j’ai compris que ça n’allait plus, que ça ne reviendrait pas, et j’ai vécu l’un des moments les plus difficiles de ma carrière. Je ne savais pas trop ce que j’allais dire à la presse; heureusement, personne ne m’a demandé comment allait mon genou. Personne n’a senti que pour moi, c’était fini.

Comment rêviez-vous de finir votre carrière?

Je me suis toujours dit que tant que je peux jouer devant des gens, je le fais. A la fin, j’ai compris que les Grands Chelems, je ne pourrais peut-être plus. Puis les tournois plus petits, comme Bâle, mais ça non plus ce n’était plus envisageable. C’est un peu le hasard mais la Laver Cup est bien tombée. Si je joue, je ne serai pas seul sur la chaise. Et puis cela montrera aux autres joueurs qu’ils doivent se rappeler qu’ils ont le bonheur de jouer encore. Quand un arrête, les autres se disent qu’ils seront peut-être le suivant.


Collaboration: Boris Busslinger