Roger Federer aura survolé la quinzaine avec telle aisance, si aérien, si au-dessus du lot – et peut-être de la gravité terrestre – que la finale, déjà, prend des airs de firmament. Quinze trophées du Grand Chelem, record absolu, scintillent au loin, comme la lueur d’une reconnaissance éternelle. «Mon rêve était de remporter Wimbledon une fois dans ma vie. C’est à peine croyable», s’émeut le maître.

Reste une question, une seule et dernière: Andy Roddick sera-t-il assez stoïque, dimanche, pour s’en tenir à des données rationnelles, et soumettre une réponse cartésienne à un problème qui les a tous dépassés, du géant Karlovic au brillant Tommy Haas, non moins éclipsé? Autrement dit, existe-t-il une croisée des chemins entre le génie éthéré et le talent immense, sur la terre comme au ciel?

Andy Roddick veut y croire, malgré ses antécédents – dix-huit défaites, deux victoires. A-t-il le choix? Après avoir éliminé Andy Murray, l’idole des foules, dans un silence d’enterrement, le Texan a lancé «I’m sorry» et fondu en larmes. Il est de retour, moins en chair qu’en os, délesté de sept kilos et d’une certaine balourdise. Il a engagé un nouveau coach, Larry Stefanki, raccourci sa préparation en revers, surveillé son alimentation et épousé un mannequin.

Son service a embrouillé l’esprit d’Andy Murray, mais Roger Federer, lui, le lit si bien. «Andy n’a que 26 ans, rappelle le maître. Ce n’est pas un «has been». Je le respecte, car il cherche constamment à progresser.» Roddick l’avait contrarié dans un passé récent, mais ce passé-là n’a pas d’avenir. Le contexte était tout autre. Dans une interview exclusive à Radio BBC, Roger Federer révèle à quel point ses problèmes de dos l’ont durablement affecté, jusqu’à phagocyter sa vitalité.

«Après l’Open d’Australie, j’ai réuni mon préparateur physique et je lui ai demandé de pousser l’effort à l’extrême. Mon corps était réticent à servir ou à frapper des balles en bout de course. Inconsciemment, j’avais peur. Je ne pouvais pas continuer de cette façon, je devais savoir si mon dos était résistant ou pas. Pour mon mental, c’était un passage obligé.»

Roger Federer a également confié à un confrère de l’Equipe, au cours d’un trajet en voiture: «Il me manquait la possibilité de varier. Or, sans varier, je suis mort. Avec la douleur, mon geste a intégré des parasites dont je n’avais pas conscience, et dont j’ai mis du temps à me délivrer. Il y a eu des hauts et des bas mais, au final, j’ai eu un déclic. Retrouver mon service, puis mes coups de défense, a tout changé pour moi. Mon corps a oublié la peur.»

Dans le même mouvement, Roger Federer retrouve son meilleur niveau, à des hauteurs connues de lui seul – quelque chose qui ressemblerait au firmament. Une finale à Wimbledon, simplement, aisément. Comme un retour à la normale, une normale dont il détiendrait l’apanage, sans soucis, sans problème, sans Nadal. «J’ai battu des records historiques. J’ai traversé presque trois générations. Dimanche, les enjeux seront à nouveau extraordinaires – et je préfère ne pas y penser… Je suis aussi nerveux qu’à Roland-Garros.»