Tennis

Roger Federer, dans la chaleur de la nuit

Etouffé par la moiteur de New York autant que par un adversaire «en feu», le Bâlois a connu une surprenante élimination en huitièmes de finale de l’US Open face au modeste Australien John Millman. Il plaide la thèse de l’accident, non sans arguments

Jusqu’au 3 septembre 2018, le seul Millman connu dans le monde du tennis était Américain, se prénommait Dan et avait écrit en 1980 Le guerrier pacifique, un livre de développement personnel devenu le compagnon de voyage de nombreux joueurs. Mardi matin, le circuit a appris qu’il faudrait désormais compter avec John Millman, Australien, 29 ans, 55e joueur mondial et néanmoins vainqueur en quatre manches (3-6 7-5 7-6 7-6) de Roger Federer dans la chaleur de la nuit new-yorkaise.

Federer, qui avait parfaitement négocié ses trois premiers tours (trois victoires expéditives et l’admiration assumée de l’une de ses victimes, Nick Kyrgios), quitte donc brutalement le tournoi. Pas de retrouvailles en quarts de finale avec Novak Djokovic, pas de finale idéale contre Rafael Nadal (les deux légendes du tennis ne se sont jamais affrontées à Flushing Meadows, une incongruité qui se prolongera au moins une année de plus) et pas de victoire à l’US Open, qu’il n’a plus remporté depuis dix ans après y avoir signé cinq succès d’affilée entre 2004 et 2008.

«L’impression de ne pas trouver d’air»

Comment expliquer que John Millman, qui n’avait jamais battu un membre du top 10 de toute sa carrière, puisse battre Roger Federer, qui restait sur 40 victoires consécutives contre des joueurs classés au-delà de la cinquantième place mondiale? Pour le Suisse, qui avait bien commencé le match avant de plonger physiquement à partir de la fin du deuxième set, l’explication est à trouver dans les conditions extrêmes de la nuit new-yorkaise. «Il faisait très chaud. J’avais l’impression de ne pas trouver d’air, a expliqué le Bâlois en conférence de presse. A un moment donné, j’étais juste content que ça se termine.»

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Au fond du gigantesque Stade Arthur Ashe, la chaleur, l’humidité (mesurée à 77%) et l’absence totale de ventilation ont transformé le plus grand stade de tennis du monde en une immense cocotte-minute. Au terme de 3h30, Roger Federer était cuit, à l’étouffée. «Je me suis déjà entraîné dans des conditions plus difficiles, j’ai déjà joué en pleine chaleur en journée, mais parfois, ce n’est juste pas le jour où votre corps peut le gérer. Depuis que le toit est installé, l’air ne circule plus dans le stade. Je l’avais déjà remarqué lors de ma finale en 2015. Ça en fait un US Open complètement différent. Vous êtes trempé, les balles aussi, et tout se ralentit.»

La franchise de Federer le fait parfois passer pour un mauvais perdant. Mais John Millman a reconnu lui aussi que le Suisse «n’a pas connu son meilleur jour». «Je suis bien conscient que j’avais sans doute besoin de ça pour le battre», a ajouté l’Australien, qui lui-même dégoulinait de sueur. «Les conditions ont été brutales depuis le début du tournoi mais là, c’était extrême. J’ai même eu du mal à tenir la raquette au début, elle glissait beaucoup. Mais je n’avais pas de problème pour respirer, juste la transpiration.»

77 fautes directes

Reste la question qui fâche, et sa conséquence qui divise: la thèse de l’accident répond-elle à tous les doutes nés de ce sidérant échec? La stupéfaction qui a saisi le public suisse en apprenant la nouvelle mardi au réveil n’a d’égale que l’effarement provoqué par la lecture des statistiques du match. Si la rencontre a été longue (3h30 de jeu) et très disputée (quatre sets, deux tie-breaks), Federer n’y a été que l’ombre de lui-même.

Le Bâlois a commis 77 fautes directes, servi 10 doubles fautes au service (dont deux consécutives dans le tie-break du quatrième set), passé 49% de premières balles seulement et laissé filer 73% de ses opportunités de breaker (il a eu des balles de set dans les deuxième et troisième manches). Moins quantifiable: il a aussi multiplié les mauvais choix et les petits gestes d’agacement.

«C’est dommage de ne pas avoir pu mener deux sets à zéro ou gagner le troisième set, au moins prendre la main à un moment donné», regrettait-il dans la nuit américaine. «Peut-être que le match aurait été différent, que j’aurais trouvé le moyen de m’en sortir, parce que j’ai eu des occasions jusqu’à la fin. Mais c’était difficile.» Après sa désillusion à Wimbledon (défaite en quarts de finale contre Kevin Anderson), le Bâlois s’était remis en question et au travail. Il était arrivé très tôt aux Etats-Unis afin d’être compétitif à l’US Open. Il sort finalement du tournoi un tour plus tôt que l’an passé, où il était pourtant nettement amoindri par des problèmes de dos.

Une question d’âge?

Durant ses meilleures années, il arrivait déjà que Federer passe parfois au travers d’un match. Pour le spectateur ou le téléspectateur, il peut alors s’y révéler agaçant de passivité. C’est aussi le propre du génie que d’avoir l’air absent lorsque la situation prend une tournure inattendue. «Quand Stan Wawrinka ne joue pas bien, expliquait Marc Rosset en juillet dernier dans une chronique au Temps, il se fait mal physiquement pour trouver dans la douleur une sorte de relâchement qui lui permet de se remettre à bien jouer. Chez Roger, c’est l’inverse: il faut d’abord qu’il retrouve des sensations dans la raquette pour qu’il se remette à bien bouger.»

La moiteur, le «jour sans»; et l’âge? L’intéressé balaie sèchement l’hypothèse. «Ce n’est pas une question d’âge, c’est une question d’humidité.» Malgré la conquête d’un vingtième titre du Grand Chelem au début de l’année à Melbourne et son retour au sommet de la hiérarchie mondiale en février, Roger Federer peine à retrouver en 2018 la forme affichée au premier semestre 2017 lors de son retour après une opération au genou et une très longue pause de six mois.

Des détails qui font basculer

Les méthodes éprouvées la saison passée semblent désormais inopérantes. Et cela n’est pas dû qu’au retour en forme de Djokovic; Federer a subi ses principales défaites face à Juan Martin Del Potro (US Open 2017), David Goffin (Masters 2017), Thanasi Kokkinakis (Miami 2018), Kevin Anderson et John Millman. Bien sûr, cela s’est joué à peu, mais n’est-ce pas le propre du très haut niveau que de basculer sur des détails?

Le déclin de Roger Federer a été annoncé bien trop souvent pour que l’on tire des conclusions hâtives de cette grosse déconvenue mais il faut bien prendre conscience qu’à 37 ans l’exceptionnel réside dans ses victoires et non dans ses défaites.

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