Tennis

Roger Federer, cinq sets qui font vingt

Au terme d’un match compliqué, le Bâlois domine le Croate Marin Cilic en finale de l’Open d’Australie (6-2 6-7 6-3 3-6 6-1). C'est son vingtième titre en Grand Chelem. Un exploit immense

«C’est incroyable», parvient-il tout juste à dire au micro, entre deux sanglots. Il l’a d’abord exprimé pour le public, un peu machinalement, puis se l’est dit à lui-même, comme pour se convaincre de la réalité. Roger Federer a remporté l’Open d’Australie à 36 ans. Son vingtième titre du Grand Chelem, pour sa trentième finale. Oui, incroyable.

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Durant quinze jours, le joueur et son entourage se sont efforcés de désamorcer la tension que les médias, le public et même le tournoi faisaient grandir autour de cette quête d’un vingtième titre du Grand Chelem. «Non, non, ça ne changera rien», prétendaient-ils. Leurs visages sur la balle de match, incrédules, abasourdis, exprimaient tout le contraire. «Je ne pouvais pas m’autoriser à y penser, justifiera Federer, mais il est clair que cette victoire a une saveur très particulière.»

Il pourrait se satisfaire de ce qu’il a accompli, lever un peu le pied mais non, Roger est toujours motivé pour s’entraîner, pour travailler vraiment très dur en début de saison.

Severin Lüthi, entraîneur de Roger Federer

Ce vingtième titre est un monument, qui pèsera lourd dans la balance au moment de comparer le Bâlois aux légendes des autres sports puisque, dans le tennis, il est désormais incomparable. Sa conquête n’a peut-être pas la saveur de l’inattendu de celle de 2017, qui avait marqué le retour au sommet de Federer après quatre saisons sans titre majeur et six mois d’absence pour blessure. Mais elle lui tira des larmes.

«Ce sont les émotions qui me portent»

Au passage, Federer égale le record de titres à l’Open d’Australie (6) que codétenaient Novak Djokovic et Roy Emerson. L’essentiel, pour lui, se trouve dans «les émotions incroyables» vécues sous le toit de la Rod Laver Arena, exceptionnellement fermée et climatisée pour protéger les joueurs de la canicule qui sévissait à nouveau. «C’est ce qui me porte encore, et non les records à égaler ou à battre», insiste-t-il.

Ces mêmes émotions faillirent lui jouer un vilain tour. Très nerveux, de son propre aveu, durant tout l’après-midi du match, il se consuma au point de peiner à contrôler complètement son sujet. Marin Cilic est plutôt du genre incontrôlable, surtout lorsqu’il est en pleine confiance, mais Roger Federer le mit d’emblée sous l’éteignoir avec un break d’entrée et un premier set empoché en moins de vingt minutes (6-2). Cela aurait dû suffire à lancer le Bâlois vers une nouvelle victoire en trois sets.

Une recette en quatre points

Il dut au contraire aller à la limite des cinq. D’abord du fait du mérite de Marin Cilic qui, à 4-4 30-40 dans la deuxième manche, sauva un peu miraculeusement une balle de break (ace sur son second service) qui avait des allures de petite balle de match. Puis plus tard à cause d’un coup de fatigue dans la quatrième manche, où Federer manqua une balle de double break (qui lui aurait permis de mener 3-0 service à suivre) avant de perdre quatre jeux consécutifs (de 3-2 à 3-6). Il gardait néanmoins suffisamment de fraîcheur et d’expérience pour se sortir du piège (brillamment: 6-1 dans le cinquième set).

Il s’impose des sacrifices, et il le fait avec une capacité incroyable à toujours prendre le positif d’une situation. Il ne se plaint jamais.

Severin Lüthi, entraîneur de Roger Federer

Interrogé sur le secret de sa longévité, Roger Federer donna une réponse très précise en quatre points: «Je reste frais en ne jouant pas trop, en appréciant l’entraînement, en profitant des voyages et en étant très bien entouré.»

Severin Lüthi, son entraîneur depuis 2007, affine le discours. «Il pourrait se satisfaire de ce qu’il a accompli, lever un peu le pied mais non, Roger est toujours motivé pour s’entraîner, pour travailler vraiment très dur en début de saison. Pierre Paganini [son préparateur physique] a dit une fois que «le bosseur Federer est très sous-estimé». Je sais qu’il aimerait faire plus de foot ou de ski. A son niveau, il pourrait tout se permettre. Mais justement, non: il ne se permet pas tout. Il s’impose des sacrifices, et il le fait avec une capacité incroyable à toujours prendre le positif d’une situation. Il ne se plaint jamais. Des fois, il te dit: «Tu te rappelles l’an dernier, c’était une phase difficile.» Alors que sur le moment, il n’en avait rien laissé paraître.»

«Sur les 20, 10 sont pour Mirka»

Si Roger Federer a duré, c’est en emmenant sa famille avec lui. «Je dis souvent que sa vie est sur le Tour», souligne Severin Lüthi. Pour Marc Rosset, «sur 20 titres, Roger en doit 10 à Mirka». Son épouse, ancienne joueuse, l’a toujours mis dans les meilleures dispositions pour réussir (y compris lui passer un savon lorsqu’il joue mal, comme durant la finale de Wimbledon 2008). «Sans le soutien de mon épouse, j’aurais arrêté depuis longtemps parce que ça ne fonctionnerait pas si elle ne voulait pas ou si ça devenait compliqué, a-t-il rappelé à Melbourne. C’est clair entre nous depuis des années: si demain elle me dit ça suffit, je m’arrête. Sans problème.»

Mais Mirka aime le voir jouer, alors Roger continue. La fin se rapproche tout de même et son plaisir se trouble depuis deux ans d’un léger voile de nostalgie. Du haut de ses vingt titres, il portait cette quinzaine un regard attendri sur les nouveaux venus, Kyle Edmund et Hyeon Chung, et était presque envieux de Caroline Wozniacki vivant sa première victoire en Grand Chelem. La longue histoire d’amour de Roger Federer avec les records n’est peut-être que l’impossible quête des émotions de la première fois.


Roger Federer: «J’étais bouffé de l’intérieur»

Très zen à l’heure (tardive) de l’interview, Roger Federer a révélé avoir été très nerveux avant la finale

Le match

«Honnêtement, je pense que je perds le deuxième set à cause des nerfs. J’avais été nerveux toute la journée et ça m’a rattrapé. J’ai essayé de dormir le plus longtemps possible, jusqu’à 11h30, mais la journée est longue quand la finale a lieu le soir. Ça m’a bouffé de l’intérieur. Je retourne le match dans le cinquième set en m’efforçant simplement de regagner un jeu. Il en avait enchaîné quatre je crois, il fallait que je brise sa dynamique.»

Ses larmes

«Cette année, j’ai dû garder beaucoup de choses en moi à cause de l’évolution des résultats, de l’élimination des favoris. Toutes ces émotions sont ressorties au moment des discours. Cela m’a rappelé ma première victoire à Wimbledon, où j’avais aussi été incapable de parler comme je le voulais. D’un côté, je m’en voulais de craquer, et en même temps, j’étais heureux de revivre ce moment.»

La suite

«J’ai gagné trois Grands Chelems en douze mois, moi-même je n’arrive pas à le croire. Je n’ai plus maintenant que 150 points de retard sur Rafael Nadal [pour la place de numéro 1 mondial]. Mon calendrier est ouvert, je vais devoir décider rapidement. Je vais peut-être rester en Suisse plus longtemps, ça sera bien pour les enfants. Je dois écouter mon corps. Cette année, j’ai pu faire une très bonne session d’entraînement en décembre et je n’ai pas pris d’anti-inflammatoire de tout le tournoi, c’est une très bonne chose à mon âge. Quand je donne du repos à mon corps, des bonnes choses arrivent.»

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