Une fois encore, Roger Federer s'évertue à entrer au panthéon, semelles crottées et toison poussiéreuse, par la porte cochère de Roland-Garros. Cette croisade ferait de son palmarès le plus complet de l'histoire. En clair et sans contestation, le génie helvétique, jailli par enchantement d'une allée fleurie de Münchenstein, deviendrait l'un des plus grands champions de notre époque.

Mais le défi qu'incarne Roland-Garros, en termes d'effort, de ténacité et de différences soigneusement cultivées, porte l'adoubement au-delà des statistiques. Ce tournoi n'a pas l'hommage bon marché. Il reste une enclave isolée, jalousement protégée des dogmes et des aisances providentielles. Il n'obéit qu'à une logique, la sienne. Il privilégie la culture du baroud, les ouvriers qualifiés de la brique pilée. Il ne partage pas volontiers ses vainqueurs - 13 sur 24 ont remporté un autre titre du Grand Chelem.

Depuis trois ans, le numéro un mondial y rentre battu et, plus vexant, démystifié. L'impression subsiste qu'un vieux fond d'incrédulité macère; qu'avec un petit supplément d'âme, un petit saut de qualité, Roger Federer s'envolerait vers la victoire et, sans escale, au firmament. Dans cette position inaccoutumée qu'est le péril, l'esthète n'a su extirper de ses tréfonds une valeur cardinale, l'une des rares qui, à l'origine, ne lui fut pas décernée: la pugnacité.

Seule la terre parisienne a le pouvoir de valider cette qualité chez Roger Federer. En cela, les défaites concédées devant Rafael Nadal, totalement plausibles sur le fond, en recèlent d'autres, plus complexes, sur la forme. Même inhibition, même fatalisme suspect (lire ci-dessous). Pour toutes ces raisons, «Le French» reste une quête fascinante et nécessaire, la mère des batailles. Tout génie a besoin d'alternative pour être étalonné, ou célébré. Or, la gageure qu'incarne Roland-Garros en termes de contrariétés, conjuguée au compétiteur abouti qu'est Rafael Nadal, à cette force animale qui met au défi de se transcender, éprouvera encore et encore la singularité de Roger Federer.

Ce duel à distance oppose deux pôles de compétence. Le physique de Nadal, mû par une force de conviction extraordinaire, dépasse de beaucoup ce que l'on définit par «l'esprit de compétition». Une telle véhémence ne participe ni de l'éducation, ni du caractère, encore moins d'un enseignement académique, mais du talent pur, dans les mêmes proportions que ceux, d'une nature diamétralement opposés, que la providence a conféré à Roger Federer.

Avant une éventuelle finale, six adversaires défileront en rangs serrés, à commencer par l'inoffensif Sam Querrey. Heureux présage, le sort a placé Novak Djokovic et David Nalbandian dans le tableau de Rafael Nadal. Moins de chance, Stanislas Wawrinka sera opposé d'entrée à l'habile Philipp Kohlschreiber (ATP 35), dans une noria prometteuse de revers à une main.

Mais il y a les autres, tous les autres. Sur cette terre aride ont jailli des graines de champions qui, ailleurs, n'ont rien donné: héros exotiques, artilleurs au poitrail de centurion, besogneux aux ahans querelleurs. Peu de surdoués... La spécificité de Roland-Garros va jusqu'à la texture de sa terre, fabriquée dans l'Oise à base de calcaire (8 cm) et de brique pilée (1 mm). Rien à voir avec Rome, encore moins avec les «sables mouvants» de Hambourg.

Ce revêtement reste ouvert à toutes les aptitudes, mais sa lenteur pose des exigences particulièrement élevées au niveau de la patience. Les spécialistes ont développé deux armes absolues, l'attentisme et le lift. Sur cette terre, il faut construire les points en architecte, avec tact, sans coquetterie. Il faut acquérir le sens de la glisse - les débuts de Jo-Wilfried Tsonga, le mois dernier, ont ressemblé «aux premiers pas de Bambi».

A Paris, il faut préserver son influx des contrariétés incessantes - la météo, le chahut, la pingrerie tactique. La durée des échanges est plus longue, le public plus militant, le Central plus vaste - Roger Federer y fut longtemps déboussolé. Sous l'effet du froid et de l'humidité, la balle devient lourde, la terre grasse, le jeu lent. Après quelques heures de soleil, les rebonds retrouvent leur fulgurance. Sept degrés de plus ou de moins ont le pouvoir de changer le nom du favori.

Sur cette terre de labeur sont enterrées les illusions des plus grands esthètes. Néanmoins, il n'existe probablement aucune malédiction de Roland-Garros, comme il n'existe aucune raison de penser que, bientôt, Roger Federer ne triomphera pas de cette «pipeletterie» de vestiaires. «Il a tout pour réussir, évalue Pete Sampras. Mais à son âge, il ne lui reste que deux ou trois tentatives.»