Il y a depuis deux ans plus de nouveaux livres sur Roger Federer que de nouveaux matchs de Federer. Celui-ci était particulièrement attendu, d’abord parce qu’il s’est écoulé neuf mois entre la sortie de sa version originelle, en anglais, juste avant l’US Open, et sa traduction française (assurée par Suzy Borello), publiée par Flammarion à l’approche de Roland-Garros. Dans l’intervalle, le bouche à oreille en avait dit le plus grand bien, ce qui n’est pas une surprise compte tenu de son auteur, et c’est là la deuxième raison de cette impatience: Christopher Clarey, qui couvre le sport et particulièrement le tennis depuis plus de vingt-cinq ans pour le New York Times, est l’un des journalistes qui connaissent le mieux Federer.

Décrocher une interview longue et exclusive du «Maître» vaut victoire en Grand Chelem pour un journaliste de tennis, et Christopher Clarey a le palmarès d’un Nadal ou d’un Djokovic avec plus d’une vingtaine de rendez-vous individuels avec le Bâlois, souvent dans des lieux incongrus: arrière de voiture, bord de court, avion privé, restaurant alpin, suite de palace. «Roger a accordé ces entretiens au New York Times, pas à moi», précise-t-il. La profession, forcément un peu envieuse, lui sait grée d’avoir toujours fait le meilleur usage de ce privilège.

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De l’anglais au français, son livre – une véritable somme de près de 600 pages – a perdu son sous-titre (The Master. The Long Run and Beautiful Game of Roger Federer) pour se concentrer sur le seul nom de son objet d’étude, écrit en vert et violet, les couleurs de Wimbledon. Il y a dans ce choix la volonté d’être le plus complet possible et, peut-être, l’ambition de se poser comme l’ouvrage de référence en la matière. Cet objectif peut être considéré comme atteint.

«Ils avaient envie de contribuer à quelque chose»

Le grand mérite de Clarey est de ne pas s’être contenté des dizaines d’heures d’interview, des centaines de tournois couverts et des milliers de matchs observés. Il a interrogé «80 ou 82» personnalités du tennis, anciens coachs, proches, adversaires, agents, commentateurs. Leur témoignage est souvent passionnant, parce qu’ils ont le recul et parce qu’il y a moins d’enjeu à raconter une histoire finissante. «Les grands champions rechignent parfois à parler de leurs adversaires mais Roger a laissé une trace en chacun d’eux, estime Christopher Clarey. Andy Roddick, notamment, avait envie de contribuer à quelque chose. Pete Sampras et Marat Safin également.»

Si la biographie de ce double-national, trilingue, partiellement installé à Dubaï, adoubé par Wimbledon et proche émotionnellement de l’Australie ne pouvait qu’être chapitrée par lieux (Ecublens, Biel/Bienne, Melbourne, New York, Paris, Lille), le récit des années 1997-2003 est particulièrement instructif. «Je n’avais pas l’intention de m’y attarder autant mais cette période s’est révélée au fil de mes entretiens, notamment avec Christian Marcolli [le psychologue qui l’a aidé entre 1998 et 2000] et Régis Brunet [son premier agent], dit Clarey. La progression de Roger vers les sommets a été un processus assez long et, avec le recul, très fragile. On le savait pour ce qui concerne le tennis; on le découvre, je pense, également sur le plan économique et sur le plan personnel.»

La prospérité financière de Roger Federer doit beaucoup à sa rencontre avec Tony Godsick, qui sut mettre de l’ordre dans des contrats parfois très inférieurs à la valeur réelle de celui qui était déjà numéro un mondial mais qui confiait la défense de ses intérêts à son père. Sa stabilité émotionnelle, son bonheur familial et son épanouissement personnel doivent tout à Mirka, personnage central mais absent, comme elle l’est depuis plus de dix ans pour tout le monde, même pour Chris Clarey. «C’est clairement un trou dans le livre de ne pas l’avoir, parce que c’est une femme intelligente qui aurait beaucoup à nous apprendre», regrette l’auteur.

Un grand perdant

A travers Federer, Christopher Clarey raconte aussi l’évolution du tennis des vingt-cinq dernières années, rappelle des rivalités aujourd’hui un peu oubliées mais importantes avec Lleyton Hewitt ou Andy Roddick, analyse brillamment comment Novak Djokovic a pris l’ascendant sur un point lors de l’US Open 2011, et comment Rafael Nadal s’est toujours efforcé de le remettre à flot «parce que la traque l’excitait plus que la mise à mort».

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Les récits de match occupent une place secondaire, sauf lorsqu’ils ont été importants. Il s’agit assez souvent de défaites… «Roger Federer est clairement l’un des meilleurs joueurs de l’histoire du tennis, mais dans les finales, c’est aussi un grand perdant, constate Christopher Clarey. Mais cela a aussi contribué à sa popularité: les gens l’ont vu vulnérable, très humain, ne cachant pas ses sentiments.» Le journaliste-qui-a-le-plus-côtoyé-Federer reste lui marqué par deux caractéristiques: «son empathie, sa capacité à sentir les autres, les ambiances, à être curieux, et son côté caméléon, sa capacité à s’adapter».


Roger Federer, par Christopher Clarey. Flammarion, mai 2022, 590 pages. Prix: environ 36 francs.