Comme à son habitude, Roger Federer a réduit l'opposition, campée cette fois par Nicolas Mahut, à une simple vue de l'esprit (6-3 7-6 6-4). C'est tout le problème: l'habitude. Non l'improbable accoutumance à la victoire, mais la banalisation de l'excellence auprès du grand public, la même qui, jadis, avait réduit Sampras à l'état de machine à gagner.

Roger Federer sait que, dans une semaine, s'il remporte le plus grand tournoi du monde, ce sera au mieux logique, au pire normal. Il sait aussi l'impossible empathie, à ce niveau, du consommateur de base; non moins les humeurs volages des mécréants et des thuriféraires de passage. Certes, la perfection ne paraîtra jamais fastidieuse à ceux qui la poursuivent sans relâche. «Mais je suis surpris comme, parfois, des gens pensent qu'il suffit de m'inscrire à un tournoi pour le gagner», déplore-t-il.

Manque de chance, un journaliste l'a accueilli à Wimbledon par une première question sur Sergïy Shevchenko, la star du football ukrainien. «Je pense surtout à mon propre adversaire», a éludé le Bâlois. «Mais votre pays. Le Mondial», a persisté le crétin joyeux. «Bel effort, sans aucun doute. La Suisse a hérité d'un bon tableau. J'espère qu'elle pourra en profiter», a concédé, un rien offensée, la star helvétique du tennis.

Idem vendredi où, inévitablement, tout Wimbledon, ses allées, ses bureaux et ses chaînes de télévision, espéraient que le «Master at work» en ait fini de Mahut avant le coup d'envoi d'Allemagne-Argentine. Federer a respecté les délais. Coïncidence troublante: il a calé sa conférence de presse pile à la mi-temps. Puis il y a égrainé ses mises en garde: «Je n'ai pas eu la tâche facile. Même si les apparences ne l'indiquent pas, j'ai vraiment hérité d'un parcours difficile cette année. Lundi, contre Thomas Berdych, je serai menacé. Je reste loin de la finale.»

Celle-ci aura lieu le dimanche 9 juillet, cinq heures avant la finale de Berlin. Roger Federer sait que, si, pour la quatrième fois, il enlève la pièce d'argenterie la plus convoitée du circuit, il deviendra le sixième joueur le plus titré de l'histoire. A pas même 26 ans. «Qui, en parfaite connaissance de cause, minimiserait un tel exploit?» rugit l'Allemand Boris Becker. «Qui peut l'empêcher?» soulève son compatriote Michael Stich. Vendredi, David Nalbandian, le plus dangereux rival, est tombé platement devant Fernando Verdasco (7-6 7-6 6-2). Lleyton Hewitt, depuis qu'il est père, subit une érosion de sa cruauté fondamentale. Andy Roddick, pour avoir tellement cherché un moyen de battre Federer, a perdu les siens. Mario Ancic? Andre Agassi? Rafael Nadal? Peut-être. «Mais qui oserait parier sa chemise», s'interroge John McEnroe.

Face aux ingrats et aux velléitaires, face à l'ombrage du Mondial, Federer s'essaie au flegme britannique, n'était cette phrase innocente, mais fâcheuse, lâchée imprudemment: «Pour atteindre ma popularité, la Nati devra arriver au moins jusqu'en finale.» Grave erreur de jugement. L'an dernier, après Wimbledon, 3000 personnes avaient occupé la place de l'hôtel de ville, à l'invitation des autorités bâloises. Mardi, ils étaient le même nombre à cheminer spontanément vers l'aéroport de Kloten, depuis tout le pays, pour célébrer Köbi Kuhn. Lui n'a pourtant battu que les numéros mondiaux 61 (Togo), 29 (Corée du Sud) et 8 (France). Mais où est la logique dans tout ça?