L’œil du court

Roger Federer, pour l’amour du jeu

Le retour au premier plan de Roger Federer montre d’abord son amour infini, immense, intact, pour le jeu, estime Marc Rosset dans sa chronique pour «Le Temps»

Roger Federer est au repos jusqu’à Roland-Garros mais c’est nous qui avons besoin d’un break pour comprendre ce qui vient de se passer. Le type est blessé, absent des courts pendant six mois, il revient et il gagne les trois plus gros tournois de ce début d’année. C’est juste pas normal, dingo, hallucinant.

Avant toute analyse, j’aimerais souligner deux choses que je trouve très importantes mais qui sont souvent négligées. La première, c’est que le retour de Federer montre d’abord son amour infini, immense, intact, pour le jeu. Roger respire le tennis, il a ça dans le sang. Sinon, il aurait arrêté depuis longtemps. Gagner un tournoi, c’est la partie visible de l’iceberg, mais 90% de la vie d’un joueur, c’est souffrir à l’entraînement, c’est être constamment dans les hôtels et les aéroports, c’est de la routine pas drôle. A son niveau, il a assez d’argent, d’honneurs et de titres. A sa place je ne serais pas franchement motivé pour jouer des premiers tours contre des 80e mondiaux et je crois que j’irais voir les directeurs de tournoi pour voir si y a pas moyen qu’ils me qualifient directement pour les quarts de finale, là où ça commence à vraiment devenir intéressant. Mais lui, non. Il est heureux de chaque match, il fait de chaque jour un nouveau jour.

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Il faut écouter ces mecs

La seconde chose, et pardon si je m’en prends à nouveau aux médias, c’est qu’il faut écouter ces types. Il faut croire Federer, Nadal ou Stan quand ils parlent. Ils se connaissent mieux que personne. En plus, ce sont des gars honnêtes qui ont toujours eu une attitude franche, qui ne sont pas dans la com. Ils parlent vrai, donc accordons-leur du crédit et écoutons ce qu’ils nous disent plutôt que de chercher à interpréter. Quand Roger nous dit qu’il prend six mois de pause pour se reposer et s’entraîner, ça dit ce que ça veut dire, il n’y a pas lieu de spéculer sur la fin de sa carrière.

Avec le recul, ces six mois lui ont été très bénéfiques. Il a pu se soigner puis bien se préparer. Il a mis ce break à profit pour trois raisons: 1) parce qu’il a eu enfin le temps de modifier certains aspects de son jeu, 2) parce qu’il a eu l’intelligence, l’envie et la curiosité de s’interroger sur ce qu’il pouvait améliorer, 3) parce qu’il est entouré par une super équipe, et j’insiste sur ce point parce que pour faire ce qu’il a fait, il a fallu l’aide et le soutien d’un environnement favorable. Lorsque vous êtes comme il l’a été dans le doute, vous avez besoin de vous sentir encouragé et soutenu.

Une coupure bienvenue et prévue

Le rôle de son préparateur physique Pierre Paganini a été particulièrement déterminant. On voit qu’ils ont beaucoup travaillé sur l’explosivité et le renforcement des jambes. Avec l’âge, l’explosivité c’est ce que l’on perd en premier. A Melbourne, je l’ai trouvé très costaud sur les cannes. Par contre, en finale à Miami, on voyait déjà un peu sur certains appuis, certaines courses, qu’il commençait à fatiguer. C’est normal parce que si vous travaillez la vitesse, vous négligez l’endurance. Je pense que ce nouveau break après trois mois était prévu dès le début. Avec Paganini, Roger va à nouveau travailler pour être à nouveau très en jambes en juin-juillet-août.

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Il sera sûrement très performant à Wimbledon et à l’US Open et si tout se passe bien, il peut redevenir numéro 1 mondial à la fin de l’été. Novak Djokovic n’est pas au mieux, Andy Murray a énormément de points à défendre au second semestre, Stan va leur piquer des points comme il le fait chaque année, Rafael Nadal sera aussi un problème pour tous sur terre battue. Personne ne va écraser la saison comme les années précédentes et la première place va sans doute se jouer aux alentours des 8000 ou 9000 points. Federer en a déjà la moitié et seulement 1000 points à défendre d’ici à la fin de l’année.

Son jeu plaisant l’aide à durer

Honnêtement, s’il y parvient, ce sera… monstrueux. A 36 ans… J’ose à peine l’imaginer. On ne parle pas d’être champion du monde de hockey ou de foot, où vous pouvez vous reposer un peu sur vos coéquipiers, ou avoir un peu moins de temps de jeu. Au tennis, vous êtes tout seul sur le court, et l’adversaire appuie autant qu’il peut sur vos points faibles. S’il redevient numéro 1, il aura dominé sa quatrième génération de joueurs. Il domine Kyrgios, qui avait 8 ans quand Federer dominait Agassi. Je ne sais pas si les gens se rendent bien compte mais c’est exceptionnel.

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Ce n’est pas qu’une question de talent. Cela se passe d’abord dans la tête. Malgré les années, Roger Federer garde la fraîcheur d’un gamin de 12 ans lorsqu’il entre sur un court. Son jeu l’aide à prendre du plaisir. Il s’amuse, tente des trucs à l’entraînement, comme son retour demi-volée, les applique en match. Il s’éclate, le mec! Un Djokovic, dont la domination passait par une concentration extrême, une grande débauche d’énergie, des frappes à deux millimètres de la ligne, s’amuse beaucoup moins sur le court.

La grande force de Federer, c’est qu’il peut faire plein de choses à côté du tennis sans jamais perdre de vue son objectif principal. Borg n’avait pas de vie et a explosé en plein vol à 25 ans, Agassi s’est brûlé aux feux de la gloire et a sombré, avant de revenir. Federer, lui, il gère tout parce qu’il se connaît parfaitement. Vous avez vu sa vidéo avec Bill Gates en péquenot américain? Ils ont dû tourner ça entre Indian Wells et Miami. C’est génial, l’autre en face c’est quand même Bill Gates, et Federer gagne les deux tournois.

* Ancien joueur de tennis

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