Le troisième set restera gravé comme un moment d’anthologie. Et sous son toit à effet de sphère, le Centre Court était en ébullition. Un théâtre sous haute tension où résonnait l’émoi du public, excité par un niveau de jeu d’une telle qualité. Il y eut pendant cette manche-là des échanges à couper le souffle, dignes de ces deux grands champions.

Pour leur premier affrontement sur herbe, Roger Federer et Novak Djokovic ont livré un match d’une forte intensité, effaçant la déception de leur récent débat à Roland-Garros et réanimant plutôt les souvenirs de leurs demi-finales de 2011, à Paris et New York. Mais vendredi, sur le gazon de Wimbledon, la partition du sextuple vainqueur de Wimbledon fut la plus achevée. Il s’est imposé en quatre sets 6-3, 3-6,6-4, 6-4.

L’expérience? L’avantage de la surface? Toujours est-il qu’à l’exception du deuxième set, le Bâlois s’est montré un cran au-dessus du Serbe. Il a servi remarquablement bien, restant agressif sur ses deuxièmes balles. Il est resté près de sa ligne de fond de court, a attaqué et a particulièrement bien retourné. Il était touché par cette grâce et cette maestria qui font de lui ce champion aux 16 titres du Grand Chelem. Sa prestation dans le 3e set fut particulièrement époustouflante. Ça faisait longtemps qu’on ne l’avait pas vu maîtriser à ce point-là son sujet en Grand Chelem. «C’est possible, concède-t-il. J’ai très bien joué, j’étais offensif, j’ai cherché la victoire, j’ai commis une ou deux erreurs qui m’ont presque coûté le 3e set (il a raté 3 balles de break) mais j’ai rapidement changé ce qu’il y avait à changer. C’était un petit détail. Ça a fonctionné et j’ai pu vraiment augmenter la pression sur Novak. C’est vrai que j’étais très content du niveau de jeu du 3e set, de sa part comme de la mienne. Et très satisfait de la manière dont j’ai pu le breaker à la fin.»

A deux sets contre un, 4-2 pour lui dans la 4e manche, il a laissé filer 3 balles de break. Et réveillé inévitablement chez le spectateur les souvenirs de leur duel au dernier US Open. De cette dramaturgie où il menait 5-3 dans le 5e set (après avoir mené deux sets à rien), 40-15 sur son service et avait perdu ses deux balles de match. La première avait été sauvée par un improbable retour de coup droit pleine ligne de Djokovic qui cartonne encore sur YouTube.

A-t-il lui aussi vu revenir les fantômes de ce match new-yorkais qu’il «n’aurait jamais dû perdre», pour reprendre ses propres mots? «Oui, bien sûr, j’y ai pensé. A un moment, dans le 4e, je devais le breaker. Mais il prend encore énormément de risques et tu te dis que c’est reparti. C’est difficile. Et après, à la fin, quand je sers pour le match, c’est clair que j’ai des flashs de New York qui me reviennent. Mais à 30 partout, j’ai quand même essayé deux fois de servir sur son coup droit.» Et là, en se marrant, il avoue avoir voulu forcer le destin. «C’est ça qui m’a fait perdre à l’US Open et je me disais qu’il ne pouvait pas faire ça à chaque fois. Je voulais revoir ce coup-là et il n’a pas été capable de le refaire.»

Face à l’enjeu, le Bâlois concède avoir été nerveux par moments – «On l’est tous, c’est humain, faut pas déconner» – mais n’a pas péché par déconcentration dans les moments clés comme il a pu le faire en Grand Chelem.

Son dernier jeu de service en est la plus belle preuve. «J’ai raté mes premières balles sur les quatre premiers points mais j’ai réussi de très bonnes deuxièmes. J’ai pu me permettre de prendre des risques sur la première parce que j’étais calme et confiant. Je savais que derrière je pouvais exploiter la deuxième. J’avais une moyenne de plus de 100 miles par heure sur mes deuxièmes depuis le début du match et je ne craignais pas la double faute car je n’en avais pas fait. J’ai mieux servi aujourd’hui que pendant tout le tournoi. Or quand tu sers pour le match, tu as confiance en ce que tu viens de réaliser pendant les dernières heures.»

Federer est donc qualifié pour une 8e finale record à Wimbledon. «Je me réjouis énormément. C’est ce genre de rencontre que tu cherches à jouer dans une carrière. Ce sera ma 8e et j’ai toujours fait un bon match. Vu que l’année où j’ai perdu, c’était 9-7 au 5e contre «Rafa». Je ne suis jamais passé à côté d’un match en finale ici. J’espère en disputer un bon à nouveau et saisir ma chance si elle se présente. Et, même si j’aime beaucoup Tsonga, j’espère jouer contre Murray. C’est toujours plus excitant d’affronter un héros local.»

Ses vœux ont été exaucés. Quelques heures plus tard, le Centre Court, entre-temps découvert grâce au retour du soleil, vibrait plus fort encore. Une vraie hystérie lorsque le numéro 4 mondial a converti la première balle de match qui s’offrait à lui. Andy Murray, premier finaliste britannique à Wimbledon depuis 1938. L’Ecossais a enfin mis un terme à 74 ans d’une attente interminable. Federer-Murray: la finale à laquelle tout le monde rêvait. D’un côté du filet, Andy Murray, qui tentera de remporter enfin un premier Grand Chelem et surtout de succéder à Fred Perry, dernier vainqueur britannique à Wimbledon en 1936. De l’autre, Roger Federer qui essaiera, lui, d’égaler le record de Pete Sampras avec une 7e couronne anglaise. Une victoire signifierait aussi un 17e Grand Chelem et un retour à la place de numéro 1 mondial où il égalerait, là encore, l’Américain avec une 286e semaine au sommet. Il aurait alors même la possibilité de l’améliorer puisqu’il aurait peu de chance d’être délogé avant les Jeux olympiques. Djokovic va prendre des vacances. Et Nadal, à nouveau blessé aux genoux, est provisoirement arrêté.

Une finale pour l’histoire. «Je n’ai même pas forcément besoin d’un adversaire pour me rendre compte que ce sera un grand match. Ça le sera de toute façon pour moi, avoue encore Federer. Mais contre Murray, c’est encore plus fabuleux, ça crée un truc de plus, c’est clair.» Le gazon de Wimbledon se souviendra de ce vendredi-là et attend dimanche avec impatience.

Il était touché par cette grâce et cette maestria qui font de lui ce champion aux 16 titres du Grand Chelem