On reconnaît l’aisance de Roger Federer au son de ses pas. Plus exactement, à la qualité du silence qui en émane. Les pieds, quand ils dansent avec la balle, ne font même pas de bruit, en cette cour où la piétaille s’ébat dans une cacophonie de crissements, de battements et de grognements. Si «le maître» survole à nouveau son sport, il le doit à son jeu de jambes aérien.

Il l’admet lui-même: «L’an dernier, j’ai disputé l’US Open avec une santé précaire. Cette année, j’ai retrouvé ma vivacité et le reste a suivi. J’ai gagné en précision, en justesse. Ces quelques millimètres ont tout changé.» Jim Courier, ancien numéro un mondial: «Quand Roger est en plein vol, il donne l’impression de glisser, comme s’il flottait au-dessus du court.» Comme s’il marchait sur l’eau.

Kathyrin Bennett, danseuse au Royal Ballet of Flanders, explique que la grâce naît de la prise de conscience de ses pieds, et «du mouvement des flux dans cette direction, à sens unique». Des milliers d’heures de répétition plus tard, dès lors que le déplacement devient facile, en équilibre parfait, le geste est affranchi de la pensée, et obéit à une logique moins interventionniste.

«Pour que le jeu de Roger soit aussi simple, fluide et relâché, il faut bien comprendre que tous les paramètres mécaniques sont réunis, expose l’ancien joueur Arnaud Boetsch. A partir de là seulement, la raquette devient le prolongement de l’intention.»

Pour de nombreux joueurs, le génie de Roger Federer tient dans ce mécanisme complexe, comme si la variété, la magie, l’adaptation à toutes les surfaces, commençaient par cette danse rusée et élégante, dans un perpétuel état de transe – ce qu’on appelle communément la transcendance.

«La condition physique de Roger est phénoménale, observe Marc Rosset. C’est la partie la plus sous-estimée de son talent. Les gens, à l’époque, portaient le même regard sur Pete Sampras; ils ne voyaient que son génie, et non les jambes qui lui permettaient de l’exprimer. Au début de sa carrière, Roger était parfois mal positionné sur la balle. Mais il était tellement doué que, hormis les experts, personne ne s’en apercevait.»

C’est ainsi que «le maître» a révolutionné le tennis, à pas feutrés, dans le murmure de ses pieds, emmitouflés dans des baskets sur mesure et guidés par des inspirations éthérées. «Sa couverture de terrain n’a aucun équivalent sur le circuit», estime Brad Gilbert, consultant sur ESPN. Le mouvement allie l’anticipation de Lionel Messi, l’explosivité d’Usain Bolt, la grâce de Rudolf Noureev, la puissance poétique de Muhammad Ali, l’abattage de Pete Sampras.

Car le talent sans le travail, forcément, n’est qu’une sale manie. «Roger est un joueur avec des capacités complexes, il est voué à travailler davantage que les autres pour être à la hauteur de son don, explique le préparateur physique Pierre Paganini. Ce n’est pas un simple exécutant. Un homme comme lui a besoin de comprendre les exercices, de leur donner un sens, de leur apporter sa propre créativité.»

La coordination est l’intelligence de l’athlète. Elle est le lien entre les capacités athlétiques et leur transposition dans le geste, le jeu, la stratégie. «Des milliers d’heures de répétition, sourit Pierre Paganini. En quelque sorte, Roger est comme un danseur qui fait ses pointes tout seul dans son salon, et qui donne de l’émotion en présence du public.» «Federer a cette douceur, cette aisance qui le rend spécial. C’est un artiste, si raffiné. Comme la danse vous transporte dans un lieu différent, Federer vous soustrait à l’attraction terrestre», s’émerveille Kathyrin Bennett, interrogée par le New York Times.

Prosaïquement, Roger Federer arrive plus tôt sur la balle et, en cela, neutralise l’élément le plus important du tennis moderne: le temps. «Sous l’emprise de sa fulgurance, la balle semble se bloquer pour une seconde supplémentaire, image Brad Gilbert. Grâce à ce temps d’arrêt, Roger génère davantage de vitesse et peut envisager un angle difficile. Par ailleurs, en prenant la balle tôt, il imprime un rythme élevé à l’échange, et diminue le temps de réaction adverse. En face, le joueur est contraint de coller à sa ligne de fond.»

Le mouvement est particulièrement économe. Il est exécuté avec le haut du corps presque plat, de manière latérale et orientée. Le jeu de jambes, dans son infinie prépondérance, est plus manifeste encore lorsque Roger Federer joue «mal». L’an dernier, «le maître» avait annulé un bloc entier de préparation foncière, en raison d’une mononucléose. Il avait perdu son statut de numéro un et remporté l’US Open à l’arraché. «Je comparerais sa situation à une Formule 1 dont la pression des pneus est légèrement insuffisante, vulgarise Jim Courier. Tout découle de là. Vous pouvez être le joueur le plus doué de l’histoire, comme l’est certainement Roger, mais si vous n’êtes pas en mesure de frapper juste dans la balle, vous devenez rapidement médiocre.»

David Bailey, expert en souffrance sollicitée, affirme que le jeu de jambes est une composante largement sous-développée du tennis. L’Australien a étudié 30 000 mouvements, et en a référencé quinze dans des clips pédagogiques. Selon les résultats de ses recherches, Roger Federer est le seul joueur, sur le circuit ATP, à effectuer les quinze mouvements clés à un niveau élevé, quand la moyenne oscille autour de sept, et définit des styles caractéristiques – spécialistes de fond de court, attaquants, etc.

«Federer possède un ensemble de compétences à 360 degrés, conclut David Bailey. Il a cette faculté extraordinaire de bouger vers l’avant, en arrière et latéralement, sur toutes les surfaces. Il n’y a aucun mouvement gaspillé. A observer sa coordination, nous pouvons établir que ce joueur a pratiqué de nombreux sports quand il était enfant.»

Pierre Paganini a conçu des exercices spécifiques au tennis, tandis qu’Andre Agassi arpentait les collines arides de Las Vegas. Quand beaucoup ont appris à courir, Roger Federer a appris à voler.