Au pied de la colline verdoyante de Wimbledon, ce matin clair d'après fête: une jolie villa qui a servi, trois semaines durant, de logis au futur champion du grand tournoi londonien. Roger Federer a installé quelques chaises et une table dans la cour, sur le gravillon. Le soleil est aussi radieux que son esprit, et, entre jus d'orange et croissants, des piles de journaux déploient leurs grands titres et leurs photos. Il n'y en a que pour lui. A bâtons rompus, il partage une nouvelle fois ses émotions de la veille, et derrière l'envie affirmée de profiter du plaisir de cette victoire triomphale, pointe déjà le nouvel objectif majeur, identifié avec ce mélange de désir, de calme et de franchise qui rend le Bâlois si sympathique: «L'an prochain, je veux devenir numéro un mondial.»

Rasé de près, pull-over blanc immaculé, jeans impeccable, baskets Prada aux pieds, Roger Federer jette un énième coup d'œil aux tabloïds anglais. «Ils ont beaucoup insisté sur mes larmes, sur mon hommage à Peter Carter (son ancien coach australien, tué dans un accident de voiture il y a 11 mois, ndlr), ça ne me surprend pas vraiment. J'aurais préféré qu'il y ait davantage de photos de moi avec le trophée. Mais bon, là aussi je pleure, alors…» Il sourit. «C'est vrai que c'était bon de partager mes émotions avec le public. Bien sûr, je sais que les 14 000 spectateurs du Centre Court n'ont pas tous pleuré, mais certains l'ont fait.»

Alan Fraser, «Daily Mail»: «Ce n'est pas un robot sans émotion. Ses larmes sont sans doute une pierre dans le jardin des partisans de la lèvre supérieure rigide. Si les champions de Wimbledon pleurent, les vrais hommes peuvent pleurer aussi.»

Pour la centième fois, peut-être, un journaliste britannique lui rappelle son titre junior en 1998 ici même (il n'est que le quatrième champion junior à remporter le trophée majeur ensuite), sa victoire sur Sampras il y a deux ans, et le temps qu'il lui a fallu pour confirmer ces promesses. «Pour certains, j'ai peut-être mis longtemps, mais pour moi, mon coach, et mes amis, cela a été une belle carrière jusqu'ici.»

Charles Wyett, «The Sun»: «Martina Hingis nous avait sans doute donné la Swiss Miss. Mais hier, Federer était le Swiss Bliss (la béatitude suisse).»

Face aux commentaires qui célèbrent la qualité de son jeu et de sa personnalité, Roger Federer n'esquive pas: «Gagner ici, c'est le rêve absolu. Je suis très content pour moi, et pour le tennis. Je joue différemment des autres, je suis différent aussi. J'ai du caractère, j'ai les cheveux longs, j'ai l'air d'un jeune normal de mon âge, ça fait du bien au tennis.»

Oliver Holt, «Daily Mirror»: «Un artiste a battu une brute sur le Centre Court. Le plus doux des rossignols chantants a descendu le Scud.»

Simon Barnes, «The Times»: «Federer a montré [dimanche] qu'il possède autant le talent pour vaincre que celui de la beauté. […] La beauté est le moyen qu'il choisit pour détruire son adversaire.»

Richard Williams, «The Guardian»: «Ses admirateurs pourraient porter des lunettes à monture noire et des vêtements dessinés par des designers japonais, et passer leur temps dans les galeries d'art.»

Manqué en 1998 pour cause de wild card à Gstaad, son premier tournoi ATP, le gala des champions, dimanche soir, n'a pas déçu «Rodgeur», soulagé de n'avoir pas eu à ouvrir le bal avec Serena Williams, comme on le lui avait promis. Et maintenant? Il se réjouit de retrouver la Suisse, de partager ce succès avec le public de Gstaad dès cet après-midi, de revoir les amis, en plus de la vingtaine de personnes qui avaient fait le déplacement de Wimbledon. Il réalise qu'il vient de changer de statut: «Je ne suis plus juste une vedette du tennis, je rejoins des figures comme Bernhard Russi, Pirmin Zurbriggen, des grands sportifs suisses. A part Martina Hingis, je ne les connais pas personnellement, et je suis fier d'en faire désormais partie. Je veux encore donner davantage au tennis suisse, notamment à travers la Coupe Davis. Tous mes potes de l'équipe m'ont appelé dimanche! Nous venons de décider que nous irions tôt en Australie, en septembre, pour ne pas rater cette belle occasion – c'est ma copine qui n'est pas très contente…»

Et les autres objectifs personnels? «L'US Open, Bâle, le Masters – en principe! Et l'an prochain, la place de numéro un mondial sera à prendre…» Ne craint-il pas de trop jouer, de s'user? «Je ne suis pas comme Hewitt, je suis un joueur de tennis, pas d'entraînement. Lleyton se met trop de pression en ignorant les petits tournois. Et pour prévenir les blessures, je travaille dur physiquement. Et, plus que jamais, je profite à fond de chaque pause.» Justement, l'heure est venue de terminer cette première conférence de presse d'après-victoire en Grand Chelem. Poignées de main, sourire, Roger Federer est l'image du jeune homme heureux.

John Dillon, «Daily Express»: «Dimanche, Federer a réalisé que personne n'écrit vos contes de fées pour vous. Ils ne sont que le résultat de votre dur labeur. Il a montré quel conteur il était.»