il y avait foule, curieux et journalistes, le 7 juillet 1998 à Gstaad pour le premier des 1527 matchs de l'espoir du tennis Roger Federer. Il y avait encore foule, malgré une annonce tardive et des tarifs prohibitifs, le 22 septembre 2022 à Londres, pour le dernier des 1527 matchs de Roger Federer, la légende du tennis.

Ironie de l'histoire: l'un des joueurs les plus honorés de son sport s'en va comme il avait débuté: par une défaite. Celle, inaugurale reçue de l'Argentin Lukas Arnold Ker au premier tour du Swiss Open, comme celle, terminale, subie aux côtés de Rafael Nadal face à la paire américaine Jack Sock/Frances Tiafoe au premier jour de la Laver Cup (4-6 7-6 11-9), resteront anecdotiques. Dans les deux cas, l'essentiel était ailleurs: voir et revoir Federer. Découvrir le phénomène; l'admirer une dernière fois.

Une émotion poignante

Il n'y avait que de la joie et de l'insouciance la première fois. Il y eut tout cela encore vendredi soir à l'O2 Arena, mais il y eut aussi des larmes et une émotion parfois poignante, lorsque Roger Federer voulut remercier son épouse Mirka de son indéfectible soutien. Pour une fois, l'épouse modèle ne fut pas d'accord, faisant des grands «non» de la tête, ne sachant que trop vers quelle vallée baignée de larmes son Roger s'aventurait ainsi. Cela ne manqua pas et le jeune retraité ne s'en sortit qu'à grand peine et à gros sanglots, entraînant dans son chagrin Rafael Nadal et quelques uns des plus coriaces joueurs du monde.

Quelques minutes plus tôt, il avait pourtant assuré: «Toute la journée, j'ai pensé à ces choses que je faisais pour la dernière fois. Mais j'ai dit aux joueurs qui étaient autour de moi: ne soyez pas tristes. Je suis heureux.»

Roger Federer n'a pas caché son envie d'apparaître à l'avenir dans des matchs-exhibitions, comme les tournois des légendes, en marge des Grands Chelems, ou d'autres. «Je n'aime pas l'idée de disparaître. Les fans me reverront», a-t-il expliqué en milieu de semaine. Ce match n'est donc pas forcément le dernier, et peut-être même le premier de sa nouvelle vie, la fin de ses ambitions étant datée du 7 juillet 2021 à Wimbledon. Et pourtant, pour lui, c'était bien le soir des adieux. Ce dernier match a permis à Roger Federer de matérialiser son départ sur le court plutôt qu'entre deux visites chez le médecin. Il a pu prendre congé de ses supporters, et tourner la page sans frustration ni regret.

Une très longue journée

La journée avait été longue. Dès l'ouverture des portes de l'O2 Arena, dans l'Est de Londres, la foule était venue noircir le parvis de la salle de spectacle. Beaucoup portaient déjà des casquettes brodées «RF», des vestes Uniqlo siglées «Laver Cup», et pourtant ils venaient se coller à la queue qui serpentait paresseusement devant la boutique de produits dérivés.

Lire aussi: A la Laver Cup, le tennis prend aussi congé du Big 4

A l'intérieur, leur héros, leur idole, fit une première apparition lors de la présentation des équipes, avant le premier match (Casper Ruud-Jack Sock, victoire du numéro deux mondial et premier point pour l'Europe). Annoncé en dernier, mais sur le même mode que les autres, sans aucune allusion à son statut de sursitaire, Federer eut bien sûr droit à l'ovation de toute la salle, mais il s'efforça de ne pas en rajouter. Ce n'était pas encore le moment. La cérémonie faisait d'ailleurs la part plus belle à Rod Laver, présent à 84 ans.

Roger Federer réapparut en fin de journée pour un entraînement sur le court extérieur, l'une des (nombreuses) trouvailles visuelles de cette Laver Cup qui, si elle n'a pas encore convaincu de sa légitimité dans le calendrier ATP, a déjà révolutionné les codes de la scénographie du tennis. Ce court, entièrement vitré, permet au public d'approcher au plus près des joueurs, sans danger pour ceux-ci. Il y avait foule, forcément, autour du cube de verre, alors la foule ne fut autorisée qu'à passer, sans s'arrêter, dans une lente procession qui, devant ce sarcophage transparent, en rappelait une autre, à peine moins recueillie, une semaine plus tôt à Londres.

S'efforcer de sourire

La nervosité gagnait progressivement Roger Federer à mesure que l'heure approchait. La tension montait d'autant plus que, sur le court anthracite, Andy Murray et Alex De Minaur, qui ouvraient la session du soir, embarquèrent la salle dans une bataille de fond de court de 2h28! Il était passé 22h00 (23h00 en Suisse), lorsque le héros de la soirée entra enfin en scène, avec plus d'une heure de retard sur l'horaire prévu.

Précédé de Rafael Nadal, le Bâlois arriva sans raquette, le visage fermé, s'efforçant de sourire malgré tout, et d'oublier qu'il n'avait plus disputé de match officiel depuis quatorze mois. Il fut encore spectateur un moment, regardant passer les premières balles qui fusaient comme pour l'éviter. Enfin il en intercepta une, une volée haute sur son coup droit. Il s'appliqua comme un débutant. Son dernier match pouvait débuter.

Lire aussi: Roger Federer: «Arrêter ne faisait plus de doute»

Les premiers coups ravivèrent instantanément la magie évaporée. La frappe de Federer était pure, le geste ciselé, la balle silencieuse. Trois ou quatre coups de raquette suffirent à se souvenir pourquoi ce joueur avait été, et resterait, si particulier.

Cela ne suffit pas à faire un grand match, encore moins en double où les beaux échanges peuvent être rares, et la soirée s'enfonça dans une tiédeur pas désagréable mais pas inoubliable non plus. Aux changements de côté, des animations dans les tribunes ou sur les écrans géants s'efforçaient de redonner un peu de rythme. Le jeu apporta la solution. Roger Federer sauva une balle de break à 4-4, puis Rafael Nadal donna le break, et le set, sur le jeu suivant (6-4).

Un jour de plus

Jack Sock et Frances Tiafoe breakèrent en début de deuxième manche, pour mener 3-1, mais les vétérans européens remontèrent lentement la pente et reprirent l'avantage (4-3). A 4-4 40-40, Roger Federer eut encore la satisfaction de sortir deux très bonnes premières balles de service qui placèrent son équipe en position idéale de conclure. A 5-5, son smash sauva une balle de break. Lorsque débuta le tie-break de la seconde manche, il était exactement minuit, ce samedi 24 septembre. Roger Federer avait prolongé sa carrière d'un jour de plus.

Peut-être était-il déjà tard. Ses jambes poussaient moins au service, il se déplaçait moins bien, son bras était moins autoritaire. Il restait le talent. Un ace, une volée basse croisée et le team Europe pouvait espérer l'emporter dans le super tie-break. Roger Federer avait une balle de match dans sa raquette mais son coup droit en bout de course croisée était trop bas. Deux points plus tard, Jack Sock pilonnait son revers, le vétéran résistait, l'Américain surprenait Nadal d'un passing croisé et c'en était fini.