Le cénacle insiste sur cette tautologie: Roger Federer n’a pas perdu cette demi-finale, c’est Novak Djokovic qui l’a gagnée. Une manière d’insister sur la grandeur du Serbe jeudi soir dans l’ambiance survoltée de la Rod Laver Arena. Avec ce match remporté 7-6 7-5 6-4, le numéro trois mondial, dont le capital confiance est à son paroxysme depuis la victoire de son équipe en Coupe Davis, a confirmé qu’il avait encore élevé son niveau de jeu ces derniers mois. Et notamment depuis sa demi-finale remportée face au Bâlois à l’US open. Face à ce « Djoko » enragé, Federer, sans oxygène, s’est laissé dominé.

« Novak a livré un match incroyable. La nuit, lorsque la température est plus basse, le court devient plus lent et les balles plus lourdes. Dans ces conditions, il est très difficile de faire des points gagnants. Novak était très solide en défense. Il a mérité sa victoire », confiait l’ancien champion Jim Courier à la sortie des vestiaires après le match. L’Américain refuse d’y voir une contre-performance du maître et d’ergoter sur ses quelques revers boisés. « On ne peut attribuer qu’à Novak les difficultés rencontrées par Roger ce soir. Il a bien joué et ces problèmes étaient dûs à la puissance de Novak. Il est certainement déçu, mais on ne peut que dire « chapeau Djoko »»

Pendant que ce dernier faisait les yeux doux à la belle Anna Ivanovic, venue avec le reste du clan serbe le féliciter, Nenad Zimonjic disait toute son admiration pour son co-équipier de Coupe Davis: «Ils ont tous les deux mieux joué qu’à l’US open. Mais Novak a joué son meilleur tennis, probablement son meilleur match. Son service est complètement revenu, il sent bien la balle et est très fort physiquement. »

L’intéressé ne contredit pas ces louanges, concédant une sensation de plénitude après cette performance de haut vol. Reconnaissant aussi que cette surface, avec ces conditions là, conviennent à son jeu. « C’est plus lent et ça me donne assez de temps pour décider ce que je veux faire avec la balle. » Et notamment contrer les variations de jeu de Federer lorsque ce dernier tente de casser le rythme. Face des défenseurs de la trempe du Serbe, la clé consiste à écourter leur temps de réaction en prenant la balle plus tôt et en ouvrant le jeu. Mais le Bâlois avait du mal à attaquer, offrant à Djokovic la possibilité de voir venir ses frappes.

« Les conditions n’étaient pas à mon avantage, mais ce n’est pas une excuse. Je sais que c’est un tournoi qui se joue la nuit avec les demi-finales le soir et je dois être capable d’alterner matchs de jour et de nuit », confesse Federer. « L’agressivité de Novak a été la clé du match. Tout comme le fait d’avoir perdu le premier set. Derrière, je reviens à 5-2 je ne devais pas laisser passer cette chance contre un joueur de ce niveau-là. C’est arrivé. Et c’est probablement davantage lié à lui qu’à moi. Il m’a poussé à faire des fautes. Ce match a été de très haut niveau. » Touché par cette défaite intervenant à un moment où il se sent en pleine possession de ses moyens physiques et tennistiques, le numéro deux mondial refuse de disséquer ses états d’âme. « Je suis triste et frustré que cela n’ait pas bien marché aujourd’hui, mais il y a des raisons à cela. Il faut aller de l’avant et éviter les regrets. Tu ne peux pas toujours repenser à ce que tu as raté. Je ne conçois pas le tennis de cette manière. Je regarde toujours le tableau dans son ensemble. Je prends du recul. Je pense à l’avenir en me demandant où je me situe, comment je me sens et où je veux aller. »

Dimanche, Novak Djokovic affrontera David Ferrer ou Andy Murray pour tenter de décrocher la deuxième couronne de sa carrière. Avec cette finale de Grand Chelem sans Rafael Nadal ni Roger Federer, - la première depuis celle de l’open d’Australie 2008 entre le Serbe et Jo Wilfried Tsonga -, le débat inévitablement dévie sur la question de l’avènement de l’arrière-garde. « Et si c’était l’heure du passage de témoin? », s’aventure un journaliste. « On en reparle dans six mois », répond Federer assez sèchement. Ajoutant: « Rafa n’a pas joué à son maximum. » Rafa et Federer n’ont pas dit leur dernier mot. Le Serbe est le premier à le reconnaître. « Il est trop tôt pour parler de changement de pouvoir. Roger est suffisamment motivé pour envisager de récupérer la place de numéro un. Il joue remarquablement bien. Aujourd’hui, j’ai peut-être fait un meilleur match, mais il est encore très haut. Et en très grande forme. Ce n’est pas pour rien qu’il a gagné cinq des six derniers tournois auxquels il a participé. Quand à Rafa, il domine. Nous encore derrière eux.  On ne peut pas parler de nouvelle ère. Il y a juste davantage de joueurs pouvant prétendre à des Grand Chelems. » L’arrière-garde ne triomphe pas, mais prend davantage ses aises. Les balles de match que Federer a laissé filer à New York en demi-finale de l’US open face à Djokovic ont coûté cher. Nourrissant chez le Serbe la conviction de sa capacité à battre le maître dans une rencontre d’un tel enjeu (ndlr: sa victoire en 2008 en demi-finale de l’open d’Australie était due à la mononucléose du Bâlois). D’où cet appétit décuplé jeudi sur le court. Cette demi-finale, c’est avant tout lui qui l’a gagnée.