Tennis

Roger Federer, plus dure sera la chute

Pas de onzième finale à Wimbledon pour le Suisse, battu en cinq sets (6-3 6-7 4-6 7-5 6-3) par le Canadien Milos Raonic. Roger Federer a laissé passer une occasion unique, et peut-être ultime

Federer à terre. L’image, sans doute, de cette édition 2016 de Wimbledon. Le septuple vainqueur étendu de tout son long dans le gazon. Une bête glissade, dans le troisième jeu du cinquième set, qui symbolise la chute d’une idole. Allongé sur le ventre, il reste là, il reste las, on dirait qu’il dort. Le champion meurtri couché dans son jardin à des airs de Dormeur du val: il a deux balles (de break) sur le côté.

Federer est à terre, abattu par les frappes de bûcheron canadien de Milos Raonic, et il n’est pas sûr qu’il s’en relèvera. Le Suisse voulait absolument remporter une huitième fois son tournoi préféré. La perte de son service, juste après cette chute dans le cinquième set, précipitera sa perte. Mais c’est avant, dans une quatrième manche qu’il dominait largement, qu’il a laissé passer sa chance. Reviendra-t-elle? «C’est long Wimbledon, disait-il l’an dernier après une nouvelle désillusion en finale face à Novak Djokovic. Il faut attendre un an, bien se préparer, gagner six matchs pour à nouveau avoir une chance en finale. Forcément, ça fait mal.» A un mois jour pour jour de ses 35 ans, le temps lui est compté et les occasions d’ajouter un 18e titre du Grand Chelem à sa phénoménale collection seront bientôt si rares qu’il faudra les accorder au singulier.

Un match de tennis, sitôt qu’il se dispute sur gazon, ressemble à du football. On peut être meilleur que son adversaire, et perdre. Il suffit d’une ou deux balles mal négociées au mauvais moment. Federer-Raonic, c’est un peu Allemagne-France avec des raquettes. Federer, alias la Mannschaft, est dominateur durant les trois quarts du temps, mène au score pendant plus de deux heures, n’est jamais inquiété durant dix-huit jeux de service consécutifs (de 2-1 Raonic à 3-6 7-6 6-4 5-5 et 40-0 en sa faveur) mais laisse filer la première manche sur trois fautes directes et une double faute à 2-1. Il abandonne ensuite la quatrième manche, et sans doute le match, en ne concrétisant pas l’une de ses trois balles de break (deux à 2-2, une à 4-4).

Milos Raonic, qui n’a eu qu’une balle de break jusqu’ici, en obtient trois à 6-5 après avoir été mené 40-0! Le Canadien prend tous les risques en retour. Là, ce n’est plus du foot mais de la boxe: Federer se retrouve dans la situation du styliste qui cherche en vain le K.O et qui, surpris par un uppercut, se fait coincer soudainement dans les cordes. Lorsque le gong renvoie les deux combattants à leur chaise, Raonic le puncheur (il joue d’ailleurs avec un protège-dents) a égalisé à deux manches partout (7-5).

Le match a tourné, Federer va chuter. Les derniers jeux n’offrent aucun semblant de suspens. Roger Federer porte déjà le masque décomposé de la défaite et ce match aux allures de fin de règne nous renvoie vingt ans en arrière, tant Milos Raonic ressemble physiquement et tennistiquement à Richard Krajicek. En 1996, le Néerlandais, même envergure pataude d’albatros des courts (1m96), même bouille de bébé tueur, même service canon, avait donné un méchant coup de vieux à Pete Sampras.

Le Canadien accède pour la première fois à une finale d’un tournoi du Grand Chelem. A 25 ans, il a enfin la possibilité de se rapprocher de son rêve de devenir un jour numéro 1 mondial. Pour y parvenir, il ne lésine ni sur les efforts, ni sur les moyens. Son box est sans doute le plus coûteux de top 10; il emploie une douzaine de personnes, dont Carlos Moya et, spécialement pour Wimbledon, John McEnroe.

L’Américain, qui semble prendre cette pige avec un certain dilettantisme, lui a tout de même conseillé de s’exprimer davantage sur le court, non pas pour séduire le public (son jeu robotisé ne s’y prête guère) mais pour extérioriser ses sentiments et se libérer. «Aujourd’hui, je l’ai fait et cela a été très positif. Mentalement, j’ai réussi l’un des meilleurs matchs de ma carrière.» Ce n’est pas forcément beau à voir car Raonic n’est pas le genre de joueur qui entame un dialogue avec l’adversaire. Carlos Moya s’en moque: «Que nos adversaires partent dans l’idée que ça va être un match pénible, pas drôle, sans rythme, est une arme pour nous.» Le public risque de ne pas rigoler dimanche lors de la finale contre Andy Murray. Ah si Federer…

Vendredi, le Suisse a quitté le stade et le tournoi sans un mot ni un sourire, mais juste avant de disparaître du Center Court, il s’est retourné, comme pour graver l’instant dans sa tête. Dans la nôtre résonnait ce refrain de Barbara: «Dis, quand reviendras-tu?/Dis, au moins le sais-tu?/Que tout le temps qui passe/Ne se rattrape guère/Que tout le temps perdu/Ne se rattrape plus.»

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