Roger Federer s’est réveillé dans la ville qui ne dort jamais et, de sa suite au Carlyle Hotel, avec son nom gravé à l’entrée et ses initiales brodées sur les oreillers, il est parti accomplir son métier de numéro un, son destin de tête d’affiche. Cinq triomphes à l’US Open présageaient un sixième. Entrée des artistes, ovation pour le roi de la colline, le point culminant de cette masse, New York, New York.

Il n’est pas de tournoi plus difficile, plus singulier. «Même si le tennis est important aux Etats-Unis, c’est New York qui, ici, avec toute la démesure inhérente, lui vole la vedette», écrit Mats Wilander. «L’US Open reste le tournoi le plus éprouvant et le plus difficile au monde. C’est le grand bazar, la fureur, le bruit, le spectacle permanent. Si n’avez pas compris l’état d’esprit de New York, vous pouvez oublier, vous n’avez aucune chance.»

Roger Federer aura littéralement porté cet esprit pendant six ans, lui le dépositaire des vertus cardinales, ordonné et pragmatique, issu d’une banlieue fleurie – Münchenstein, canton de Bâle, 11 000 habitants. Il est finalement rentré dans le rang par mégarde, sous l’emprise de cette même extravagance, de ce même esprit irrationnel, dans le tournoi où tout le monde a sa chance, où tous les talents peuvent s’exprimer – if I can make it there, i’ll make it anywhere. New York, New York.

Une entame parfaite

Comment a-t-il chuté? Pourquoi? Ce sont là encore des questions définitives qui, à de nombreux égards, ne permettent pas de réponses cartésiennes et irréfutables. La seule certitude est que, très vite, Roger Federer a semblé parti pour un monologue, pour exercer son pouvoir de fascination sur un adversaire qui, tantôt inhibé, tantôt contrarié, est entré dans le plus grand amphithéâtre du monde avec des fébrilités de néophytes.

Tout ronronnait pour le maître: un break d’entrée dans les deux premiers sets, peu de soucis à la relance, quelques-uns sans gravité au service, des balles coupées et basses dont Juan Martin Del Porto, nonchalamment surnommé «la Tour de Tandil», éprouvait les pires difficultés à redresser efficacement. Une finale de plus dans la carrière de Roger Federer.

Tout a basculé sans raison apparente – mais comment entendre raison dans pareille frénésie? – tandis que le maître servait tranquillement pour le gain de la deuxième manche à 5-4. Avec l’énergie du désespoir, Juan Martin Del Potro est alors sorti de sa torpeur pour, enfin, exprimer ses talents de puncheur, sous les vivats d’une vaste cohorte argentine. «Je n’aurais jamais dû perdre le deuxième set, regrette Roger Federer. A cet instant, j’ai senti que j’étais en contrôle, que je pouvais prendre un ascendant rapide. J’ai raté toutes les occasions d’y parvenir. Pour autant, je n’ai pas eu l’impression, non, que la partie basculait.»

Ce qu’elle fit néanmoins… Dans un premier temps, le maître a enduré les déficiences d’un service incroyablement erratique, perclus de raideurs suspectes. Onze doubles fautes, deux breaks blancs, 50% de premières balles, les statistiques évoquent des crispations anciennes, au temps des douleurs dorsales, mais les hypothèses ont bon dos, elles, et Roger Federer les élude dans un soupir ambigu: «Je ne me suis pas bien senti sur mon service. C’est bizarre. C’est dommage, mais voilà.»

Ensuite, il y a eu cette confusion sur une balle litigieuse, la vidéo, les palabres, les huées, le bazar… L’agacement du maître, alors, a atteint un degré rare, quasi chaud bouillant, largement perceptible à son langage. «J’admets que je suis entré dans une colère noire. Avec la vidéo, nous vivons des situations absolument absurdes, où le bon sens n’a plus sa place. Toute cette agitation m’a perturbé. Quoi qu’il en soit, ce n’était pas une raison pour relancer mon adversaire.»

Un physique émoussé

Au final, Roger Federer a concédé deux tie-breaks sans marquer un seul point sur service adverse. Il a échoué dans les instants décisifs, sa chasse gardée, et abondonné toute emprise psychologique. Pendant ce temps, Juan Martin Del Potro a acquis vaillamment sa légitimité de rival, dans l’accomplissement de son destin onirique (lire ci-dessous). Il a exprimé ses talents avec une certaine euphorie, au cœur de l’excitation bruyante, New York, New York. Il a davantage collé à sa ligne de fond, sans hésiter à entrer dans le terrain. Il a déployé son double mètre avec une aisance déliée et, peu à peu, il a pris la mesure d’un adversaire émoussé, presque déclassé physiquement – à moins qu’il ne souffre du dos.

A l’heure d’en débattre, Roger Federer n’a pas pleuré. Il est resté classe et a répondu poliment aux interrogations les plus improbables. Mais une profonde déception, çà et là, a scintillé au fond de son regard, comme le gage d’une aversion viscérale pour la défaite, quels que soient le sentiment de plénitude et les images d’Epinal de la béatitude matrimoniale. «L’intensité de ma tristesse? Elle est moyenne, sourit paisiblement le maître. A Wimbledon comme en Australie, la pression retombe subitement et plonge le stade dans un silence pesant. Ici, il y a de la musique, de l’excitation, des cris. On n’a pas envie de pleurer. On est porté par l’atmosphère trépidante», New York, New York.