Tennis

Roger Federer: «Revenir après ma blessure, ç’a été comme une seconde chance. Je ne voulais pas la gaspiller»

Un mois après sa fantastique victoire en finale de l’Open d’Australie, Roger Federer est de retour au tournoi de Dubaï, où Le Temps l’a rencontré. S’il est transfiguré depuis le début de l’année, c’est paradoxalement parce qu’il a accepté de ne plus être le meilleur. «J’accepte mon nouveau rôle», dit-il

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La pluie sur Dubaï oblige les organisateurs du tournoi ATP (catégorie 500) à sortir les parapluies et le plan B. Une chance, finalement, pour la presse qui peut profiter plus longuement de la présence d’Andy Murray, Gaël Monfils et Stan Wawrinka. Mais c’est surtout Roger Federer que tout le monde guette. Le régional de l’étape (il habite Dubaï une bonne partie de l’année, même s’il reste domicilié en Suisse) est de retour, un mois après sa victoire surprise à l’Open d’Australie.

Dans l’ascenseur du Jumeirah Creekside (un cinq étoiles d’une affligeante banalité au vu des standards locaux), le Bâlois retrouve «La Monf'». Accolade sincère. «Bravo», lance le Français qui, comme à peu près tout le monde, n’a plus vu Federer depuis la finale de Melbourne. Roger Federer nous emmène dans un petit bar réservé aux joueurs. Juste avant que ne débute l’interview, son entraîneur Severin Lüthi lui tend une feuille à signer. «Je ne sais même pas ce que je signe», dit Federer. – «On vient de se pacser», répond Lüthi, parfait Gai Luron du tennis. Roger Federer éclate de rire, remonte un peu la fermeture Eclair de sa veste, croise les bras sur la table et nous écoute comme si personne ne lui avait encore posé la moindre question de la journée.

- Le Temps: Un mois après, avez-vous «digéré» votre victoire à l’Open d’Australie?

- Roger Federer: Je suis toujours sur mon petit nuage, et j’y suis bien. Toutes les personnes que je croise m’en parlent et cela prolonge le plaisir. En décembre, j’étais ici à Dubaï en train de m’entraîner et je n’avais aucune idée de ce que j’allais être capable de faire à Melbourne. Dans mon esprit, même si je perdais au premier tour, le tournoi était réussi parce que j’étais revenu sur un court après une grave blessure. Ce qui s’est passé, c’est un conte de fées.

- Avez-vous revu votre finale contre Rafael Nadal?

- Des amis ont voulu faire une nuit spéciale pour revoir le match mais j’ai dit non merci. J’ai déjà revu des millions de fois les meilleurs moments, avec de la musique, sans musique, avec des commentaires live dans toutes les langues, avec des réactions de mes proches, avec des montages. Mais les derniers points, la balle de match, les mots avec Rafa après le match: toutes ces images défilent en permanence devant mes yeux.

- C’est une victoire qui apaise ou qui motive?

- [il se fait préciser le sens d'«apaiser»]. Oui, le premier sentiment c’est vraiment ça: le soulagement, le bien-être total et sans arrière-pensée. Tout était parfait. Je sais aussi que désormais tout va devenir plus facile. Quoi qu’il se passe, la saison est déjà réussie. Je n’aurai plus à répondre aux questions du style: «Pensez-vous pouvoir encore gagner un tournoi du Grand Chelem?» Je respecte les journalistes et je trouve normal qu’ils posent la question mais quand vous entendez ça tout le temps – je dois être un des sportifs qui passent le plus de temps avec les médias – cela finit par diffuser une forme de défaitisme contagieux. Je crois que je m’en suis assez bien préservé, je ne suis jamais devenu négatif ni aigri, mais je suis tout de même content de ne plus avoir à entendre ça. Désormais, j’accepte toutes les questions sur un éventuel 19e titre du Grand Chelem (rires).

- Comment avez-vous traversé ces cinq années de disette?

- J’ai essayé de rester objectif, et même un peu fataliste. Vous pouvez planifier les conditions du succès mais le succès lui-même dépend aussi de facteurs externes que vous ne pouvez pas maîtriser. Parfois, je n’étais pas loin de la victoire. Et même si je ne gagnais pas de Grand Chelem, j’ai eu des bonnes années: en 2014, nous gagnons la Coupe Davis, en 2015 je ne suis pas loin de récupérer la place de numéro un mondial. Pendant ces cinq années, j’ai aussi changé de raquette, fait évoluer mon style de jeu pour le rendre plus agressif et plus offensif. Réfléchir à tout cela, chercher des solutions, les mettre en place; tout ce cheminement a été très intéressant. Ce n’était pas du temps de perdu.

- Une chose frappe lorsque l’on vous voit jouer depuis votre retour: votre joie d’être là se lit sur votre visage. Personnellement, je ne vous avais vu comme cela que durant une tournée exhibition en Amérique latine en 2012. Votre père m’avait expliqué que ce visage-là, heureux, détendu, était celui du Roger privé, celui que le public ne connaît pas. Ce bonheur que vous exprimez désormais sur le court a-t-il contribué à votre victoire?

- Lorsque vous jouez tout le temps, vous chassez un tournoi après l’autre, vous essayez de gérer les matchs, la presse, le programme, les voyages, les enfants. Forcément, au bout d’un moment, vous perdez un peu de votre inspiration. Couper m’a fait du bien. J’ai pu souffler, me reposer, réfléchir. Cette blessure a recalibré ma vie. J’ai dû me faire opérer et le succès de cette opération ne dépendait pas de moi. Il y a eu une courte période où, pour la première fois, ma carrière n’était pas en mon pouvoir. Tout s’est heureusement bien passé et je l’ai reçu comme une seconde chance. Je ne voulais pas la gaspiller.

Ce qui fait aussi la différence, c’est que je comprends mieux ma situation aujourd’hui qu’il y a deux ou trois ans. Avant, je luttais pour gagner les Grand Chelem, j’essayais de récupérer la place de numéro un mondial. Maintenant, j’accepte de me dire qu’il sera très difficile de redevenir numéro Un un jour. Je ne dis pas que ça me fait plaisir, mais je l’accepte. J’accepte aussi que sur un tournoi, les favoris soient Novak Djokovic et Andy Murray, et non plus moi. J’ai conscience de mon nouveau rôle. Je crois que c’est aussi ce qui a fait la force de Stan: il ne se prétend pas supérieur à Djokovic ou Murray mais il sait que s’il est dans un bon jour, il peut tous les battre, et il avance comme ça, sans frustration ni perte d’énergie.

- Que s’est-il passé durant ces six mois de pause avec votre revers? Il n’a jamais été aussi bon que face à Nadal, qui d’habitude en faisait votre point faible.

- Je crois que ce sont les conséquences de mon changement de raquette d’il y a trois ans. En 2014, je suis passé d’un tamis de 90 pouces à un tamis plus grand de 98 pouces. Dans un premier temps, j’ai eu peur que cela affecte mes points forts. Il m’a fallu du temps pour m’en servir pleinement en revers. Le bloc de six semaines d’entraînement que nous avons pu faire en novembre-décembre m’a permis de passer un cap. Désormais, je joue plus près de la ligne de fond de court et je suis plus agressif en retour.

- A quel moment avez-vous compris que la surface de jeu serait très rapide à Melbourne?

- Les conditions de jeu avaient déjà été accélérées l’an dernier mais en décembre, alors que nous nous entraînions à Dubaï, nous avons reçu les nouvelles balles de l’Open d’Australie 2017. Severin a tout de suite dit: «ça va être méga rapide!». On n’a pas tout de suite pris cela comme une chance, parce qu’un jeu plus rapide, ça veut aussi dire moins de temps pour réagir et se déplacer. Ce n’était pas une garantie.

- Pensez-vous que les conditions de jeu des quatre tournois du Grand Chelem, qui se sont uniformisées depuis dix ans, devraient à nouveau davantage se différencier?

- Oui, j’y suis favorable. Chaque surface devrait avoir sa spécificité. Un indoor, s’il y a des rallyes de vingt coups, ce n’est plus de l’indoor. Ce qui est bien dans le tennis, c’est qu’il y a différents styles de joueurs, des attaquants, des joueurs de fond de court, des spécialistes de terre battue, d’autres plus à l’aise sur gazon. Un tournoi du Grand Chelem, c’est rassembler tout ce monde-là et voir ce que cela donne. Moi, j’adore ça.

- Avez-vous votre mot à dire sur cette question?

- Un peu, mais chaque Grand Chelem décide seul de ce qui est bon pour son tournoi.

- Vous avez signé jusqu’en 2019 avec le tournoi de Bâle alors qu’à Melbourne, vous aviez semblé prendre congé du public australien…

- Il n’y a rien d’incohérent. En m’engageant pour trois ans avec Bâle, mais aussi avec Halle, je permets aux organisateurs d’avoir du concret pour vendre leur tournoi aux sponsors, et ça laisse aussi du temps aux spectateurs qui voudraient venir me voir spécialement [à Bâle, beaucoup de Suisses viennent de tout le pays pour «voir au moins une fois Federer»]. Et moi, cela me permet aussi de bien planifier mon programme. Mais on ne sait jamais de quoi l’avenir sera fait, surtout en sport où le risque de blessure est réel, c’est pour cela que j’ai répondu honnêtement à Melbourne lorsqu’on m’a demandé si j’allais revenir l’année prochaine. On n’est jamais sûr… Au cas où je ne devrais pas revenir, je voulais saluer ce public parce que beaucoup de choses intimes me lient à l’Australie. Mais je n’avais pas l’intention de monter sur mon cheval et de partir vers le soleil couchant.


A Prague, Roger l’organisateur

Avant de venir à Dubaï, Roger Federer s’est arrêté à Prague le 20 février pour lancer la Laver Cup. Cette compétition par équipe opposera, sur le modèle de la Ryder Cup en golf, l’Europe au «Reste du monde» du 22 au 24 septembre à Prague. «Tout le monde veut voir Roger jouer en double avec Nadal», nous avait assuré à Melbourne Tony Godsick, l’agent et associé de Federer. Bien vu! «La location marche très fort, se réjouit le Bâlois. A un moment, il y a eu 60 000 personnes qui tentaient d’acheter des billets au même moment, plus que pour les Mondiaux de hockey!»

Peu de grands champions sont aussi actifs à côté de leur carrière que Roger Federer. Le Suisse a créé une fondation il y a plus de dix ans, possède sa propre griffe (RF) chez Nike et a monté une agence de management sportif, Team 8. Il faudra bientôt ajouter la Laver Cup, à laquelle il croit beaucoup. «C’est très excitant de lancer une nouvelle manifestation. Dans cinquante ans, ce sera un classique. On y pensait depuis longtemps et le faire maintenant permet de faire participer toute la génération actuelle, Djokovic, Murray, Nadal, Stan et moi. Je me réjouis beaucoup de la jouer.»


UN HIVER
SI DOUX

2 janvier
Dispute l’Hopman Cup avec Belinda Bencic et rejoue 178 jours après sa dernière apparition, la demi-finale de Wimbledon 2016

29 janvier
Gagne l’Open d’Australie en battant Rafael Nadal en finale (6-4 3-6 6-1 3-6 6-3), et remporte ainsi son 18e titre du Grand Chelem

12 février
Assiste à la victoire en descente de Beat Feuz aux Mondiaux de ski de St-Moritz

20 février
Lance à Prague la Laver Cup, une compétition par équipe sur le modèle de la Ryder Cup qu’il organisera pour la première fois en septembre

27 février
Revient à la compétition au tournoi de Dubaï

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