Quel extraordinaire soldat du court, guerrier qu’Attila lui-même n’eût pas renié comme ennemi respectable, ou dont Michel Strogoff aurait eu bien besoin dans sa lutte contre les hordes tatares! «Il a parfois imposé des rushes époustouflants, je vous assure qu’il fallait parvenir à le suivre dans ces moments de folie», acquiescera, en guise d’hommage, celui qui lui aura asséné le coup de glaive fatal, de face au terme d’un combat loyal.

On «joue» depuis 2 heures et 56 minutes. Roger Federer sert pour le match, second essai dans ce quatrième set. Un service gagnant, deux aces, un coup droit imprenable: 2-6 6-3 6-0 7-5. Le tigre des steppes est enfin terrassé, son maître assuré, quoi qu’il arrive ici désormais, d’égaler Jimmy Connors quant au nombre de semaines passées en tête du classement de l’ATP (268), Ivan Lendl en comptant 270 et Pete Sampras 286.

Oui, Nikolay Davydenko (No 6), le Russe au physique aussi ingrat que son humour est incisif, s’est battu tel un fauve avant de rendre les crocs. Un set zéro, 3-1 15-40 sur la mise en jeu du Suisse dans le deuxième, et puis… «J’ignore ce qui s’est produit à ce moment précis», avoue le faux chauve. «Il faut croire que c’est toujours la même rengaine en Grand Chelem. J’ai des occasions, je ne les transforme pas et je perds le match. Il n’y a eu aucune baisse de concentration de ma part, et bien que Federer ait élevé son niveau, sa longueur et sa vitesse de balle, je pouvais répliquer avec efficacité. Non, vraiment… Merde! Voilà tout ce qui me vient à l’esprit.»

Le dompteur, lui, adoptera l’attitude sereine de celui qui a fixé le danger droit dans les pupilles. «Je n’ai jamais paniqué. Pareil si j’avais été mené deux sets zéro. C’est l’avantage des matches en cinq manches, tu peux toujours revenir.» On lui parle d’apnée, d’asphyxie une heure durant, sans provoquer plus de réaction chez cet être qui semble tout contrôler, à commencer par lui. «La cadence hyper-rapide imposée par Davydenko signifiait qu’il ne tiendrait pas ce rythme pendant trois sets. A vrai dire, je comptais là-dessus. Cela s’appelle laisser passer l’orage puis sortir du bois. Passer de 1-3 15-40 au gain du deuxième set m’a apporté la conviction que j’avais raison. Je devais varier mes attaques, éviter les trop longs échanges, voir si je trouvais des angles qui le gênaient et attendre ses propres erreurs. Qu’il a d’ailleurs fini par commettre.»

La froideur du chasseur aux aguets, suivie de cette remarque curieuse: «Le plus difficile fut de jouer le début de la rencontre [dès 17h15 heure locale] avec le soleil rasant dans la Rod Laver Arena. On rate pas mal de frappes à cause de cette luminosité changeante. Une fois le soleil couché, j’ai mieux construit mon jeu et deviné ses trajectoires de balle.»

En reprenant le fil du duel, on s’aperçoit en effet que le réveil du Roi Soleil – des courts – coïncida avec la «descente» de l’astre céleste. Absent jusqu’à la moitié de la seconde manche, en panne de services – carence énorme face au meilleur des relanceurs depuis Andre Agassi –, champion malgré lui des erreurs involontaires, Federer ne cessa «d’arroser» le court (qui n’en a pas besoin) au-delà des limites tracées en blanc.

Jour «sans»? En apparence seulement. Deux coups droits fusants suffirent à le remettre en selle, tandis qu’au contraire, son adversaire se déréglait, battait la breloque. De services plombés en revers croisés, de coups droits long de ligne en volées amorties, le public a compris, l’eût-il oublié, qui est le No 1 mondial. Et pourquoi.

Vint ce 10e jeu du 4e set, mise en route pour le gain du match, et deux retours supersoniques de Davydenko, blessé mais ô combien dangereux, à l’image de n’importe quel félidé. Rebelote deux jeux plus tard. Cette fois, le chasseur visera entre les deux yeux: un service gagnant, deux aces, une attaque parfaite, fin de la traque. «Non, je n’ai pas tremblé», dira Federer. «Quand vous servez pour le match, il faut simplement ne pas y songer, rester relax. Ça s’apprend.» Ah, bon.

Au-dessus de nous, deux fillettes chinoises s’époumonent, sourire jusqu’au oreilles: «Rod-geur! Rod-geur!» en agitant un oriflamme australien. Elles nous rappellent opportunément que, mercredi à Melbourne, c’était aussi le jour de gloire de la Chine.