Tennis

Roger Federer et Stan Wawrinka, inséparables et si différents

Les deux Suisses s’affrontent jeudi à l’Open d’Australie pour une place en finale. Derrière l’opposition des deux champions, deux hommes qui ont appris à se connaître et qui se sont apportés mutuellement

Jeudi, ils seront adversaires. Face à face, pour une seule place en finale de l’Open d’Australie. C’est la loi du sport et la dramaturgie du tennis, qui dresse un filet entre deux hommes et dessine deux camps. Le poing levé, ils se tourneront chacun vers leur «box», Wawrinka un peu plus que Federer, mais cet antagonisme ne sera que temporaire, quelle qu’en soit l’issue.

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Au matin de leur finale du tournoi de Monte-Carlo en avril 2014, Roger Federer et Stan Wawrinka s’étaient échauffés ensemble. Ils n’auront pas cette fois cette intimité, parce qu’il est tout de même préférable de marquer une certaine distance avant un tel événement. «Nous partageons le même vestiaire, j’ai joué contre son entraîneur, Magnus Norman, il connaît bien le mien, Ivan Ljubicic, et Severin Lüthi [le capitaine de l’équipe de Suisse Coupe Davis] est constamment entre nous deux, alors…» Alors Roger Federer n’a pas besoin de finir sa phrase. Les relations entre les deux meilleurs joueurs de l’histoire du tennis suisse sont un peu complexes mais pas compliquées.

Deux styles de vie différents

Ils s’entendent bien, ils s’apprécient, ils se respectent, ils s’encouragent. Amis? Le terme est peut-être galvaudé. Aucun n’a été invité au mariage de l’autre, ni témoin, ni parrain, ni quoi que ce soit de ce genre. Malgré les apparences, ils mènent deux styles de vie différents. L’un est en couple depuis seize ans avec la mère de ses quatre enfants, l’autre est jeune papa divorcé. L’un voyage en famille et sort peu, l’autre, plus souvent seul, profite davantage. A Melbourne, les jours où ils ne jouaient pas, Federer allait au parc avec ses enfants, Wawrinka dans les gradins encourager son amie Donna Vekic.

J’ai le sentiment qu’il est plus facile pour moi de jouer Stan que l’inverse.

Roger Federer

Roger Federer le reconnaît volontiers: ses amis intimes dans le tennis sont Marco Chiudinelli, Yves Allegro, Michael Lammer, Reto Staubli. Il les a connus à l’enfance ou à l’adolescence. Quatre ans plus jeune, Stan Wawrinka n’est pas de la même volée. Il n’a jamais brillé chez les juniors et s’est bâti en marge de Swiss Tennis. Federer l’a découvert en épluchant les résultats des tournois Future, où il semblait se battre plus que les autres.

S’il le faut, Roger Federer n’aura pas de problème à battre Stan Wawrinka. «Le seul joueur contre qui je ne voulais pas gagner, c’était Marco Chiudinelli, disait-il mardi soir à Melbourne. Il ajouta: «J’ai le sentiment qu’il est plus facile pour moi de jouer Stan que l’inverse.» Parce que dans l’autre sens, subsiste sans doute un complexe.

Du «Suisse qui perd» à «Iron Stan»

Quittant l’atelier de Rodin, le sculpteur Brancusi eut ce mot: «Il ne pousse rien à l’ombre des grands arbres.» Stanislas Wawrinka a eu l’ambition de vouloir exister par lui-même et le mérite d’y parvenir. On l’a oublié mais il se définissait il y a quelques années comme «le Suisse qui perd». Il n’est plus que Stan, ou «Stan the Man», voire «Iron Stan».

Sa promiscuité avec le meilleur joueur de l’histoire du tennis a parfois été une frustration, mais serait-il allé aussi loin sans cela? Elle lui a servi d’aiguillon autant que de paravent. En France, combien de talents se sont-ils perdus au premier bon résultat, immédiatement propulsés «nouveau Noah», l’argent facile et l’impatience fébrile qui vont avec? En Suisse, un titre ATP, un top 10 mondial, ce n’était toujours rien en comparaison. Alors Wawrinka a persévéré, ne s’est jamais relâché.

Il y a eu une période où Stan Wawrinka m’appelait souvent pour me demander comment jouer tel joueur

Roger Federer

Il a eu le temps. Il a eu aussi un modèle. Le meilleur possible. Pour lui, Roger Federer n’a jamais été avare de conseils. «Il y a eu une période où il m’appelait souvent pour me demander comment jouer tel joueur. Je l’aidais volontiers, pas seulement parce qu’il était Suisse, surtout parce qu’il était à l’écoute. Il y a des joueurs qui n’écoutent pas ou qui ne comprennent pas. Stan, lui, on voyait qu’il comprenait tout de suite. Et puis est venu le temps où il a demandé de moins en moins, puis plus du tout.»

Federer est au-dessus

Federer a aussi partagé. Les méthodes de son préparateur physique, Pierre Paganini, et les conseils de son entraîneur, Severin Lüthi. Croyez-le, c’est chose rare dans ce milieu. Il a partagé le rêve de la Coupe Davis, qui n’était pas le sien, mais qu’il a pu offrir à ses potes, Lammer, Chiudinelli, Lüthi. Et Stan.

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En échange, Wawrinka lui a offert son unique titre olympique, en 2008 à Pékin. Il a aussi rompu sa solitude. Yves Allegro l’admet: il ne peut pas parler avec son ami Rog' de la sensation de gagner un Grand Chelem. Stan si, et cette nouvelle connivence, scellée au lendemain de son premier grand titre à l’Open d’Australie dans l’avion qui les emmenait à Novi Sad, changea leurs relations.

Je ne suis pas sûr que Stan suffise pour justifier le déplacement quand il n’y aura plus Roger

Elle n’a pas modifié le rapport de force. Roger Federer est au-dessus, définitivement. Stan Wawrinka profite indirectement d’une résonance médiatique qui disparaîtra avec Federer. A Melbourne, la presse suisse est sans doute la mieux représentée si l’on rapporte la petite quinzaine de journalistes présents (dont 9 Romands) à la taille de la population. «Je ne suis pas sûr que Stan suffise pour justifier le déplacement quand il n’y aura plus Roger», se demande déjà l’envoyé spécial de la NZZ. Pour l’heure, Roger est là et les médias rapportent les exploits de Stan.

Ils se font aussi parfois l’écho de leurs disputes. Le Vaudois manifesta parfois son irritation lorsque le Bâlois marchandait sa participation à la Coupe Davis. Et puis il y a bien sûr la demi-finale du Masters 2014 à Londres, et le «Mirkagate» [qui me valut mon unique invitation au 19h30 de Darius Rochebin]. Ils surent régler cela calmement.

A travers Stan Wawrinka, Roger Federer exprime la sympathie qu’il éprouve pour la Suisse romande. En conférence de presse, où il enchaîne les questions en anglais, en français et en suisse allemand, c’est dans celle des trois qu’il maîtrise le moins qu’il exprime le plus de sentiments personnels. Le français est pour lui la langue de l’adolescence, des copains. Il a aussi beaucoup admiré Marc Rosset à ses débuts et disputé l’essentiel de ses matchs de Coupe Davis à Genève, à Lausanne ou à Neuchâtel devant un public essentiellement romand.

Lorsqu’on lui demande s’il avait imaginé une telle demi-finale, Federer répond: «Pour Stan oui; pour moi, non.» Ultime marque de confiance et de bienveillance.

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