Selon toute vraisemblance, Roger Federer entamera l'année 2005 avec un nouveau coach. Pas un acolyte doté d'attributions improbables. Un vécu, un savoir, une autorité. Un grand nom, forcément. «A ce stade, les coaches susceptibles d'apprendre quelque chose à Roger sont rares. Il en existe cinq, tout au plus, et la plupart sont pris», concède un proche du Bâlois. Seul au monde, seul maître de son destin. Pourtant Federer poursuit l'objectif ultime, irrationnel, d'une quête d'absolu, jusqu'aux confins de ses capacités intrinsèques.

En attendant, le numéro un mondial jubile. Il est trop humble, trop bien élevé pour le dire ouvertement, mais il s'amuse des réprimandes qui, l'an dernier, à pareille époque, avaient accueilli sa séparation d'avec Peter Lundgren, le mentor, le complice, l'allié indéfectible. «Je sais que pour la corporation des coaches, j'ai brisé un tabou, avouait Federer. Avec Peter, nous avons pratiquement gravi tous les échelons ensemble. Le milieu, peut-être, ne m'a pas pardonné d'avoir rompu ces attaches.» Maints éditoriaux avaient prophétisé «le début de la fin» et dénoncé la perfidie de Mirka Vavrinec, la compagne du Bâlois. Le plus outrageux fut probablement Pat Cash: «Roger a eu tort de mêler sa vie privée à sa vie professionnelle», a colporté l'ancien champion australien, une opinion si répandue que, de son repaire suédois, Lundgren a finalement consenti quelque confession douloureuse: «Je n'étais plus vraiment là mentalement. […] J'avais des problèmes personnels. Il m'était de plus en plus pénible de quitter ma famille.» Un faux pas à l'Open d'Australie aurait embrasé la critique. Seul avec ses certitudes, seul contre tous – qui s'en souvient? Pourtant Federer a remporté le tournoi, puis huit autres et, au décompte de cette année féconde, les 92% des matches qu'il a disputés (69 victoires, 6 défaites). Du jamais vu depuis la création de l'ATP tour. Le Bâlois s'est aussi imposé sur les quatre surfaces du circuit, dont trois différentes consécutivement. Il a assuré sa place de numéro un mondial au soir même de l'US Open, record de célérité, avec le plus grand nombre de points jamais glanés, et l'avance la plus confortable jamais creusée sur un poursuivant «immédiat»…

Longtemps affecté par les comparaisons avec des colistiers plus précoces, tels Lleyton Hewitt et Marat Safin, Roger Federer a atteint, l'année de ses 23 ans, une plénitude insoupçonnable. Cette maturité s'exprime à travers une impassibilité quasi ennuyeuse, résultat d'un travail psychologique entrepris à l'âge de 17 ans, pour apprivoiser un tempérament impulsif et capricieux. Mais cet épanouissement procède surtout d'une transformation physique spectaculaire, quoique sous-estimée.

Depuis la séparation d'avec Lundgren, Federer a intensifié la collaboration avec Pierre Paganini, son préparateur physique. Il a également formé une garde prétorienne dont il s'entoure à chaque voyage, un physiothérapeute, un cordeur, un conseiller et, bien sûr, Mirka Vavrinec, chargée des relations publiques. Sur le court, le champion est seul, mais il a changé. Plus mûr, plus économe de ses énergies, il possède la faculté rare de monter en puissance au fil d'un tournoi, comme en témoignent les douze dernières finales qu'il a disputées, toutes gagnées facilement!

La solitude ne lui pèse pas. Mieux: selon ses proches, Federer retire un plaisir inavouable à étudier le jeu de ses adversaires les plus significatifs, puis à échafauder des tactiques, tenter le bluff, oser le contre-pied. Le jeune homme a l'esprit joueur. Ses matches, parfois, ne sont rien d'autre à ses yeux qu'une partie de Play-Station grandeur nature, qu'il apprécie en repenti. «Les bons joueurs n'ont plus beaucoup de secrets pour moi, convient-il. Je sais que, même bien inspiré, je peux perdre contre Tim Henman. En revanche, je doute que ça puisse arriver contre Lleyton Hewitt…»

Son plus grand coup reste la finale du dernier Wimbledon lorsque, de retour des vestiaires après une brève interruption pour la pluie, Federer a radicalement modifié son schéma de jeu. Brad Gilbert, coach d'Andy Roddick, apôtre de la rouerie et du tactiquement incorrect, n'a rien vu venir. «Roger, vous avez bluffé le plus grand tacticien du monde», a lancé un reporter du Guardian.

En moins d'une année, le numéro un mondial a démystifié la fonction de coach. Il y a eu aussi cette phrase célèbre de Tim Henman, prononcée avec des accents mi-admiratifs, mi-fatalistes: «Pour battre Federer, il faut avoir le service de Roddick, le retour d'Agassi et ma volée.» On en est là, entre démesure et dithyrambe, à entendre de glorieux aînés supputer que ce garçon bien sous tous rapports est peut-être, allez savoir, le plus grand joueur de tous les temps. L'un d'eux deviendra probablement son coach.