Sur le chemin radieux qui mène à la finale du plus prestigieux tournoi de tennis du monde, Roger Federer a distribué les cadeaux vendredi après-midi. Pas à son adversaire Andy Roddick, qui cherche encore à comprendre comment il a pu perdre ainsi, en trois sets, en jouant bien. Ses présents, «Rodgeur» les a réservés au public du Centre Court de Wimbledon, sous la forme de volées impeccables, de passings fous, d'amortis diaboliques, de dix-sept aces, de coups droits malicieux.

Debout pour acclamer le numéro un suisse à l'issue de ce récital, les spectateurs de Wimbledon sont repartis avec la conviction d'avoir assisté à un instant d'anthologie, une démonstration de tennis comme on en voit rarement. Dimanche, Roger Federer, premier Suisse à briguer le titre dans un Grande Chelem masculin, affrontera l'Australien Mark Philippoussis, l'homme aux 166 aces en six matches, qui a subi il y a deux ans trois opérations successives au genou – cloué dans une chaise roulante, il se croyait perdu pour le sport. Contre ce colosse revenu de l'enfer, le Bâlois saura-t-il, pourra-t-il conserver le même niveau que face à Roddick?

Un point résume à lui seul le spectacle extraordinaire de cette demi-finale. Au deuxième set, Federer mène 1-0 après avoir effacé deux balles de break d'une volée amortie et d'un ace. Sur le service qui suit, Roddick est accroché, sauve deux balles de 2-0, sert un ace, puis reperd deux points et se retrouve en danger de céder sa mise en jeu. L'Américain sert superbement, mais la balle revient, une fois, deux fois, après une nouvelle attaque, puis le Suisse contraint Roddick à un plongeon acrobatique pour une volée que tout le Centre Court voit gagnante. Sauf Federer. Rapide comme l'éclair, il revient en arrière, contourne la balle, et d'un petit coup droit croisé lifté sorti d'un chapeau à malice, dépose le feutre jaune hors de portée de son contradicteur. Génial.

C'est au tie-break du premier set que, pour la seule fois d'une demi-finale qui n'aura duré que 1 h 43, Roger Federer a été en réel danger. Après avoir servi 73% de premières balles et perdu seulement quatre points en six jeux de service, le Bâlois perd le bénéfice de deux mini-breaks et, sur une volée dans le filet, offre une balle de set à Andy Roddick. Mais le coup droit qui doit donner la manche à l'Américain s'écrase sur la bande du filet. En deux coups magistraux, Federer conclut l'affaire. «A-Rod» ne sait pas encore qu'il a laissé passer sa seule chance.

Ensuite, l'impossible se produit: de formidable, le jeu de l'artiste suisse devient exceptionnel. Lisant les services du recordman du monde de la spécialité (239,7 km/h) comme s'il s'agissait des grandes lettres qu'on vous montre chez l'opticien, promenant Andy Roddick comme s'il était un chien en mal d'exercice, Roger Federer a écœuré celui qui, jusqu'à vendredi après-midi, était le favori incontesté du tournoi.

«Il a joué un sacré match, confesse Andy Roddick. Le coup final du deuxième set, c'est dingue, il est arrivé plein pot pour frapper une demi-volée qui est retombée comme si elle n'avait pas été en l'air. Je ne sais pas si quelqu'un d'autre peut réussir ce genre de coups.» Sur son nuage, Roger Federer, heureux de confondre ceux qui ne voyaient en lui qu'un espoir qui ne confirme pas, abonde: «J'ai réussi des choses incroyables aujourd'hui, et c'est tellement bon d'y parvenir dans un match aussi important. Je pense déjà avoir joué à ce niveau, même sur trois sets, mais ici, c'est particulier. La standing ovation, à la fin, représente beaucoup pour moi. Soudain, on regarde les gradins et l'on ne voit plus les sièges. C'est un sentiment très spécial, le genre de récompenses pour lesquelles on travaille si dur.»

Travailler dur, c'est ce qu'il faudra pour défaire Mark Philippoussis. Le surfeur australien, qui participera à sa deuxième finale de Grand Chelem (après celle perdue à l'US Open en 1998 contre Pat Rafter), est actuellement le meilleur serveur du monde, et tant ses volées que son jeu de fond de court sont d'une solidité éprouvée.

Sébastien Grosjean, totalement dépassé après un premier set équilibré, peut en témoigner. Mais Federer, il l'a amplement démontré vendredi, a tout pour ajouter une troisième victoire en quatre confrontations face au géant des Antipodes. Et rejoindre Martina Hingis au firmament du tennis suisse.