Il y a des courses dont le nom suffit à nourrir l'imaginaire. Dans cette catégorie, Paris-Roubaix tient sans doute le haut de l'affiche. Ses pavés, ses conditions météorologiques parfois extrêmes, sa longueur, font partie de ces moments aptes à créer des passions aussi bien chez le spectateur que chez le coureur. Ce ne sont pas Franco Ballerini ni Andrea Tafi, les deux derniers vainqueurs, qui prétendront le contraire. Eux qui ne vivent que par ce rendez-vous d'avril, lequel ne leur a souri que la trentaine passée, après respectivement six et cinq tentatives. Dimanche, les deux Italiens seront à nouveau au départ de la classique française. A Compiègnes, le premier rêvera de triplé, le second de doublé, histoire de revivre le frisson provoqué par la foule massée dans le Vélodrome de Roubaix, après 273 kilomètres de souffrances.

Si Paris-Roubaix fait partie de la légende, l'épreuve contribue aussi à en forger. De Rick Van Looy à Francesco Moser, en passant par Eddy Merckx, les plus grands se sont invités à la table des dompteurs de pavés. Mais indépendamment de leur palmarès exceptionnel, personne ne conteste à Roger de Vlaeminck le titre de roi de la discipline. Avec 4 victoires dans les années 70, le Belge est lié pour la postérité à l'Enfer du Nord.

Pour réaliser cet exploit, certains affirment qu'il faut être diabolique. Malin, «Le Gitan» l'était assurément. Ce surnom qu'il n'a jamais vraiment accepté, le Belge le doit à son opportunisme et à son instinct en course. Lui qui a débuté le vélo par appât du gain, parce que les primes y étaient plus importantes que dans le football, a mis peu de temps à se hisser parmi les meilleurs de son pays. Durant sa première année amateur, il remporte 17 des 22 courses qu'il dispute. Très vite ses gains en course dépassent son salaire d'ouvrier dans une usine de textiles de Waarschoot, ville située entre Gand et Bruges.

Clairement, son avenir est sur la route. A 21 ans, en 1969, ce spécialiste de cyclo-cross – il fut Champion du monde en 66, 68 et 69 – passe professionnel et s'adjuge sa première course, le Het Volk. C'est la première fois d'une longue série que ses pairs font les frais de sa science du camouflage, eux qui se sont laissé convaincre de sa fatigue extrême simulée durant les 35 derniers kilomètres.

Beau garçon, fort de sa notoriété nouvelle, heureux d'une aisance financière qu'il n'avait jamais connue, Roger de Vlaminck ne se contente pas d'aligner les succès sur route. Il profite aussi de sa «gueule» de séducteur pour multiplier les conquêtes féminines. Ce qui lui vaudra une réputation de noceur qu'il fera fructifier en compétition. Combien de fois cet as du bluff n'a-t-il pas pris le départ d'une course en se plaignant de ne pas avoir assez dormi? Adversaire direct du «Gitan», un des seuls à lui avoir fait de l'ombre, Eddy Merckx est revenu de ce jugement un peu trop sommaire. «Il suffit de regarder son palmarès pour faire taire les rumeurs. Il n'aurait pas pu remporter les plus grandes classiques s'il n'avait pas fait preuve du plus grand sérieux.»

Jusqu'à son premier succès à Roubaix, «Le Gitan» prend le temps de mûrir. Un peu contre sa volonté d'ailleurs, puisque son rival national, «Le Cannibale», lui souffle les victoires. Cette période lui permet aussi de comprendre que les grands tours ne sont pas pour lui. Raison pour laquelle il se consacrera sur les classiques. Il accroche ainsi Liège-Bastogne-Liège et la Flèche wallonne à son palmarès. Désormais, il fait partie des gros bras du peloton.

En 1972, lors de sa première victoire dans l'Enfer du Nord, il revient seul, après s'être débarrassé de Merckx et de quelques autres, sur l'échappé du jour qu'il dépassera peu avant l'arrivée. En 1974, il contre «Le Cannibale» parti à la poursuite de Moser. Plus tard il se débarrassera du jeune Italien à 6 kilomètres du Vélodrome, profitant d'une malencontreuse crevaison. Mais la victoire que «Le Gitan» préfère est sans conteste celle de 1975, lorsqu'il bat Merckx, Dierickx et Demeyer au sprint après avoir maîtrisé la course d'un bout à l'autre. Et comme pour montrer à la postérité qu'il était capable de s'imposer dans tous les styles, Roger de Vlaeminck s'adjuge l'édition de 1977 en solitaire, reléguant Raas, Maertens, Poulidor ou Merckx au rôle de faire-valoir.

Depuis l'ère du «Gitan», personne n'a réussi à l'égaler. Sa recette? Une connaissance parfaite du tracé et surtout sa science des pavés. Roger de Vlaeminck affirme que c'est la vitesse qui permet de franchir ces pénibles tronçons. Il avait l'habitude d'approcher ces secteurs importants avec un petit braquet, de manière à pouvoir placer une accélération qui l'amenait à une allure approchant les 55 kilomètres/heure, vitesse qu'il maintenait en jouant au funambule sur l'arête de la route.

Depuis, la technologie a tenté d'atténuer ces vibrations qui font le malheur de beaucoup. Suspensions, fourches dotées d'amortisseurs, plusieurs inventions ont essayé de venir à bout des champs de mines. Mais aucune n'a résisté. Les coureurs sont revenus au système traditionnel et à des boyaux sous-gonflés. Et pour gagner, la recette du «Gitan» est toujours d'actualité, comme le confirme Andrea Tafi: «Sur les pavés, il n'est pas nécessaire d'attaquer. Il faut accélérer. Cela suffit.»