La révolte gronde au palais du roi Lance Armstrong. Souverain incontesté sur les routes du Tour de France depuis quatre ans, l'Américain a été attaqué de toutes parts, hier, dans l'ascension de L'Alpe-d'Huez, qui a creusé de gros écarts au classement général. Le monarque texan, qui n'a rien pu – voulu? – faire pour empêcher l'Espagnol Iban Mayo de remporter cette 8e étape en solitaire, n'a toutefois pas perdu les pédales. Admirablement épaulé par une cour de coéquipiers toujours aussi dévoués, il a montré une nouvelle fois ses talents de gestionnaire, s'emparant d'un maillot jaune que Richard Virenque, brillant vainqueur à Morzine la veille, a porté l'espace de vingt-quatre heures.

Depuis son premier triomphe en 1999, Lance Armstrong avait inventé une tradition au fil des ans: écraser la concurrence dès la première arrivée au sommet de l'épreuve. Après avoir maîtrisé ses principaux adversaires, samedi entre Lyon et Morzine, le boss du peloton allait, pensait-on, jouer au récidiviste en mettant tout le monde d'accord dans L'Alpe-d'Huez, comme il l'avait fait en 2001. Son accélération fulgurante dans la roue de son fidèle lieutenant Roberto Heras, au pied de l'ultime montée, a laissé croire à un irrésistible bis repetita.

Mais la copie n'était pas conforme. Non seulement Armstrong n'a pas décroché tous ses poursuivants, mais il a, de plus, subi les attaques en rafale d'une opposition enfin décidée à déboulonner le leader d'US Postal de son trône. L'Espagnol de la Once Joseba Beloki a placé quelques banderilles dans un premier temps, imité par l'Américain Tyler Hamilton (CSC), qui ne semble étrangement pas dérangé par une clavicule fracturée, puis par le Kazakh Alexandre Vinokourov (Telekom).

Harcelé, Armstrong s'est concentré sur ses trois agresseurs, laissant filer Iban Mayo vers la victoire. «Dès l'ascension du Galibier, j'ai senti que je n'étais pas dans un grand jour, a expliqué l'Américain en assurant qu'il ne bluffait pas. Nous avons grimpé à une allure supersonique et j'ai eu assez d'expérience pour savoir que je n'aurais pas les jambes pour effectuer un show incroyable.»

Armstrong prétend qu'il ne se sent pas aussi fort que les années précédentes. Une chose est sûre: sa tête fonctionne toujours aussi bien. Malgré la canicule, elle est restée froide face aux offensives successives des trois frondeurs susmentionnés. Dans l'atmosphère incomparable de L'Alpe-d'Huez, le quadruple vainqueur de la Grande Boucle a mis ses neurones à forte contribution. Pour une séance de calcul mental à la fois simple et judicieuse. «Aujourd'hui, mon job a consisté à suivre mes rivaux, expliquait-il après avoir revêtu le maillot jaune. Je suis satisfait d'avoir pris du temps à Jan Ullrich, qui va monter en puissance au cours de ce Tour.»

Malgré tous les efforts qu'il déploie, Armstrong a du mal à masquer sa sérénité. Gilberto Simoni, qui a vécu l'enfer qu'il avait promis aux autres, et Santiago Botero, qui a perdu une petite heure sur l'ensemble du week-end, sont hors d'état de nuire. Héros du jour, Iban Mayo a repris plus de deux minutes au général, mais a concédé quinze secondes à saluer le public, attitude qui en dit long sur ses espoirs de victoire finale. «Je tenais à savourer le moment présent, s'est excusé le Basque. Mon but n'était pas de battre Armstrong, mais de remporter cette étape. Je fais un bond au classement, je serai donc surveillé à l'avenir. Pour moi, un podium serait magnifique.»

Comme prévu, les Alpes ont montré les dents et dévoré bien des ambitions avant même le troisième volet, aujourd'hui entre Bourg-d'Oisans et Gap. Désormais, Armstrong connaît ceux qui sont encore susceptibles de lui couper l'appétit. Beloki, son dauphin l'an passé, Vinokourov, Hamilton et Ullrich paraissent les seuls à pouvoir à la fois s'accrocher dans la montagne, et limiter les dégâts lors du contre-la-montre individuel de vendredi prochain. De là à penser que l'un d'eux se montrera capable de gâcher le repas de fête du Gargantua texan… Au palais du roi Lance Armstrong, la révolte gronde, mais la révolution attendra sans doute un peu.