Destins de champions (4/5)

Roland Collombin, le skieur valaisan qui avait «le beau rôle»

Sa carrière alpine fut très brève, mais suffisamment riche pour marquer durablement les esprits. Plus de quarante ans après ses succès, La Colombe doit encore conter sa légende dans le bar à raclettes qu’il a ouvert à Martigny-Bourg

«T’es ouvert pour l’apéro, Roland?» L’homme n’a même pas coupé le moteur de sa voiture mais il a baissé sa vitre et manifestement, il ne cracherait pas sur un petit verre de Fendant. «Non, c’est pas ouvert. On finit les photos et on s’en va», lance le patron du bistrot.

Sans ce énième journaliste à solliciter un rendez-vous avec lui, la porte de La Streif serait restée close jusqu’à 17 heures ce mercredi de juin. Pendant l’été, Roland Collombin restreint les horaires du bar à raclettes qu’il a ouvert en 2015 au cœur de Martigny-Bourg. Lorsque le soleil brille dans le ciel valaisan, les montagnes appellent l’ancien skieur et les clients attendent. C’est lui qui le dit: toute sa vie, il s’est arrangé pour «tenir le beau rôle». Soit faire ce qu’il a à faire, sans travailler plus que nécessaire. Ce n’est pas maintenant qu’il a dépassé l’âge de la retraite qu’il va changer de philosophie.

Live fast, die young: le mantra rock associé à James Dean résume aussi la vie de skieur de Roland Collombin. Elle fut aussi riche et trépidante que brève. Entre son titre de champion du monde junior en 1969 et sa retraite sportive, six petites années seulement s’écoulent. En 1975, il chute et s’abîme le dos pour la deuxième fois en deux ans au même endroit de la piste Oreiller-Killy, à Val d'Isère. La fameuse «bosse à Collombin». Le passage redoutable lui vole des années de succès, et le champion lui donne en plus son nom… «De toute façon, je ne voulais pas m’éterniser dans le milieu, dit-il aujourd’hui. Idéalement, j’aurais encore skié en 1976 pour participer aux Jeux olympiques, car je garde un petit regret de n’avoir obtenu que la médaille d’argent à Sapporo, en 1972. Mais après, j’aurais tiré ma révérence. Les entraînements, la discipline, je détestais ça, et j’avais déjà tout gagné.» A 24 ans, il avait marqué son temps. Toute sa vie, curieux et journalistes lui demanderaient d’ouvrir sa boîte à souvenirs.

Vraiment olé olé?

Ce ne sont pas que les victoires à répétition qui ont forgé la légende de Roland Collombin. Il y a le contexte: dans les années 1970, la Suisse se passionne tout entière pour le ski alpin. «C’était les débuts de la télévision, tout le monde se retrouvait au bistrot pour regarder les courses.» Et puis il y a la personnalité du bonhomme. Plus de quarante après, le natif de Versegères garde l’image du champion un peu olé olé, qui profitait de la vie jusqu’à boire un coup au matin des courses. «Il y a encore beaucoup de gens qui me demandent si c’est vrai. Quand je leur réponds que non, ils sont déçus… Je donnais l’impression d’être détaché mais croyez-moi, dans le portillon de départ, j’étais tendu comme un arc. J’étais plus sérieux que ce qu’on a bien voulu voir.»

Le Valaisan n’a pourtant jamais lutté pour rectifier sa réputation de sportif fantasque dans l’inconscient collectif. Instinctivement, il comprend très vite qu’il a plus à y gagner qu’à y perdre. Sur les lattes, le Collombin fantasmé constitue le rival parfait de Bernhard Russi. Le Romand contre l’Alémanique, le cascadeur contre le technicien, le déjanté contre le raisonnable… Chaque Suisse pouvait choisir son héros. Le duel a dopé l’engouement pour le ski alpin autant qu’il a nourri les stéréotypes des Welsches contre les «Bourbines».

Une fois les skis au placard, Roland a remarqué les avantages à s’appeler Collombin. «Mon nom et ma carrière de skieur me permettent de me balader dans toute la Suisse, d’être souvent invité à des événements… C’est agréable!» Professionnellement, son passé lui rend service également. Jusqu’en 2013, il a dirigé une entreprise de distribution de boissons et il le dit volontiers: «Vendre du vin, c’est plus facile quand tu t’appelles Collombin.»

Un été à l’alpage

Même topo lorsqu’il décide d’ouvrir La Streif. «Tous ceux qui passent veulent voir la bête, La Colombe – pas les gens d’ici, hein, ceux-là ils me voient bien assez (rires). Mais certains viennent de Fribourg, de Suisse alémanique, parfois même du Tessin…» Le patron joue le jeu. Au rendez-vous de l’apéro, il fait volontiers le tour des tables pour échanger quelques mots, et la magie opère dans le charmant caveau valaisan, où coupures de presse et vieux skis rappellent aux clients où (et chez qui) ils sont. L’ancien champion se targue en plus d’être «un excellent racleur». «Avant, j’avais un caveau à Versegères où je faisais la raclette pour des groupes, des amis, mais c’était plus privé, moins officiel. Un soir où on buvait des verres, l’ancien lutteur Raphy Martinetti m’a suggéré d’ouvrir un vrai bistrot. Je me suis dit que c’était une bonne idée…»

Il est comme ça, Roland Collombin. Sa trajectoire s’est dessinée au gré des coups de tête et des apéros qui traînent. Comme lorsque à la fin des années 1980, s’énervant contre un ami qui faisait venir des bergers étrangers pour s’occuper de ses bêtes, il lui lance qu’un Valaisan pourrait faire le boulot. Que lui-même, tiens, pourrait le faire. Il a passé cet été-là à l’alpage.

A 66 ans, il ne se lasse pas des petits sentiers de son val de Bagnes natal. Et pourtant: gamin, il détestait marcher. Aujourd’hui, il se rend souvent dans sa cabane perchée sur une arête à 2600 mètres d’altitude, et il va pêcher dans différents lacs. L’hiver, il alterne entre randonnées en peaux de phoque et ski de piste, à Verbier ou Bruson. Avec son épouse Sarah ou avec ses amis, il contemple ces montagnes qu’il dévalait plus vite que les autres, émerveillé comme s’il les découvrait pour la première fois. Le beau rôle.


Roland Collombin en dates

1951 Naissance en février dans le village de Versegères, en Valais

1972 Médaille d’argent en descente aux Jeux olympiques de Sapporo

1974 Remporte la Coupe du monde de descente pour la deuxième fois consécutive

1975 Fracture des vertèbres lors d’une chute à Val d'Isère; fin de sa carrière sportive

2015 Inauguration de La Streif, son bar à raclettes à Martigny-Bourg


Episodes précédents:

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