«Que du bonheur!» Pour le Suisse Nicolas de Castro, «boat captain» du monocoque de Roland Jourdain, cette phrase résume aussi bien la satisfaction de voir le patron s'imposer que celle de travailler avec un gars comme lui. Un navigateur au bon cœur qui fait l'unanimité. «Bilou» - surnom dont l'a affublé son premier moniteur de voile - c'est de la gentillesse et de l'humour en barre. Et cette victoire dans la Route du Rhum, sa première dans une course en solitaire, à 42 ans, ravit l'ensemble de ses pairs.

Même Jean Le Cam, deuxième, qui dit: «J'aurais bien voulu être à sa place, mais quitte à avoir quelqu'un devant, autant que ce soit lui.» Jourdain et Le Cam ont des bateaux frères jumeaux, issus du même moule. Les deux compères se connaissent depuis la nuit des temps. Tantôt complices, tantôt adversaires, ils ont tout partagé. Ensemble, ils ont tiré leurs premiers bords dans le Finistère, fait leur tour du monde initiatique aux côtés d'Eric Tabarly, et enchaîné les éditions de la Solitaire du Firago. Ensemble, ils ont vécu la peur de leur vie. «Lors d'une épreuve en Formule 40, entre Brighton et Londres en 1986, se souvient Le Cam. Bilou est tombé à l'eau dans l'estuaire de la Tamise. Il y avait beaucoup de brume. On a fait plusieurs passages sans le voir et lors d'une ultime tentative, on l'a finalement repéré, accroché au radeau de survie. On a été s'échouer sur un banc de sable. On n'en avait plus rien à foutre de la course.»

Et c'est encore ensemble qu'ils ont livré un duel au soleil sous le vent de la Guadeloupe. Dans des airs fugitifs qui jouent avec les nerfs. Avec, pour Roland Jourdain, en tête depuis samedi dernier, le stress de voir son camarade revenir à ses trousses et l'angoisse de se faire piquer cette première place à laquelle il s'est accroché non sans mal. Jean Le Cam, qui, depuis le début, peste contre ce tour de Guadeloupe obligatoire qui peut «injustement redistribuer les cartes», reconnaissait, à quelques encablures de la Tête-à-l'Anglais, que cela aurait pu finalement arranger ses affaires. Mais il y a parfois une justice et c'est bien Roland Jourdain qui, le premier, devait couper la ligne d'arrivée vers 18 heures, heure locale (23 heures, heure suisse).

Pour Bilou, la victoire est d'autant plus savoureuse qu'elle est la récompense d'une incroyable ténacité. Car, au passage des Açores, sa bôme (pièce essentielle du gréement qui permet de tenir la grand-voile) s'est cassée en deux. Fou furieux de ce nouveau coup asséné par Dame adversité - il avait été contraint à l'abandon lors du Vendée Globe en raison d'un problème de quille, et a connu la poisse plus souvent qu'à son tour -, il a puisé toute l'énergie nécessaire pour réparer en mer et redoublé ensuite de motivation pour y croire et se battre jusqu'au bout. Souvent deuxième ou troisième, le Bigouden - Monogouden, plaisante-t-il, «parce que je fais du monocoque» - s'est souvent laissé dire qu'il manquait de hargne.

Alors à la question de savoir s'il était soudain devenu méchant, Roland Jourdain a rétorqué, à la veille de son arrivée: «J'ai toujours été le gentil. Mais imaginez une seconde que je gagne la Route du Rhum. Est-ce qu'il faudrait que, du jour au lendemain, je devienne un tueur? Non! Je me suis toujours dit qu'on manquait de gens sympas sur cette planète. J'ai envie de rester gentil et de remporter des courses. Parce que c'est agaçant de se faire battre par un gars sympa.» Et de poursuivre: «Pour espérer pouvoir gagner quelque chose, il faut aussi avoir un peu de chance. J'ai souvent eu l'impression que je ne trouvais plus ma petite étoile au moment où j'en avais le plus besoin.» Cette fois, elle a brillé de tous ses feux. Puisque, juste avant de casser sa bôme, il s'est éloigné de ce qui, au vu de la météo, paraissait être la route logique. Pour tenter une option sud qui s'est avérée payante. «Il y avait une prise de risque et je concède avoir grillé quelques neurones, a confié le futur vainqueur. Mais la course au large, ce n'est pas du match-racing. Le but n'est pas de couvrir les adversaires.»

Pour arriver à ses fins, Roland Jourdain a bataillé comme un chien. Et en a bavé avec sa bôme plâtrée. «Il a été royal, le Bilou. Dans son bonheur comme dans son malheur. Et s'il gagne cette fois, c'est parce qu'il a su rester positif. Ce fut une course éprouvante, mais à aucun moment il n'a baissé les bras. Je me réjouis d'aller lui claquer une bise», lâche fièrement Nicolas de Castro, qui partage un peu de responsabilité dans cette victoire.

Préparateur de Michel Desjoyeaux, le Vaudois a changé de crémerie au mois de janvier. Et pour Roland Jourdain, partageur, le renouvellement de son équipe explique son succès. «Nico et le reste de l'équipe m'ont insufflé une nouvelle énergie.»