Dans l’Itinéraire d’un ciné-fils, le critique de cinéma Serge Daney écrit à propos du monumental Rio Bravo de Howard Hawks: «Rio Bravo, c’était le premier film sur lequel j’ai écrit dans ma vie, c’est mon premier article […]. C’est un film dont je peux parler des heures, parce que ce film m’a accompagné, c’est un film qui m’a regardé, qui m’a vu tel que j’étais, moi, adolescent, et qui en savait long sur moi, bien plus que moi je croyais en savoir sur lui.»

J’aime cette phrase de Serge Daney, dont les mots colorent la mélancolie douceâtre qui s’empare de l’amateur de sport en période pré-estivale. Peut-être encore plus cette année où il n’y a pas de tennis en juin. Roland-Garros est notre Rio Bravo, c’est un tournoi qui en sait long sur nous. Par «nous», je parle des générations dont le désir d’images n’était bien grand que parce qu’il était indexé à leur apollinienne intermittence. Roland-Garros nous voyait par le truchement de ce qu’il suscitait en nous. Tous les printemps, il nous révélait.

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D’abord, le tennis à Roland-Garros nous donnait à entrevoir la partie haute du monde. Mais sans cette espèce de condescendance aristocratique – si présente à Wimbledon – qui peut rendre timide ou hargneux, fuyant ou sauvage. Les habitants de cette région de la société qui, sous nos yeux, se mettaient en mouvement, en buvant de l’eau un jeu sur deux, c’était tout un climat.

Un autre monde apparaissait

Il contrastait avec l’atmosphère un brin chamailleuse des pelouses et autres terrains vagues qui accueillaient journellement nos parties de foot improvisées. Il se distinguait tout autant de nos championnats officiels, bordés de leur public populaire et de ses buvettes bruyantes, mi-tristes, mi-joyeuses à la fois. Le succès de Roland-Garros auprès des classes populaires reposa donc longtemps sur l’improbable possibilité de voir un monde enfoui.

Le désir de tennis exigeait que l’on improvise: une corde tirée entre deux points fixes, un mur, etc. Loin d’être pesante, l’obligation d’en passer par les ressorts de l’imagination ajoutait à notre plaisir

Mais la grande affaire, notre grande affaire, avait surtout partie liée avec une mécanique du désir en forme de dialectique: voir, désirer faire ce que l’on voit… Imaginer comment. La génération contemporaine de la télévision publique sans concurrence était en effet capable de voir un match de tennis pour se gonfler d’envie, puis, séance tenante, de filer dans la rue pour bricoler un dispositif permettant de reconstituer, autant que faire se peut, les conditions du jeu.

C’est que l’envie folle de taper dans la balle avec une raquette n’avait pas l’immédiateté pratique du désir de frapper dans un ballon avec le pied, lequel, pour s’accomplir, pouvait se contenter de n’importe quel espace à peu près dégagé. Le désir de tennis, lui, exigeait que l’on improvise: une corde tirée entre deux points fixes, un mur, etc. Loin d’être pesante, l’obligation d’en passer par les ressorts de l’imagination ajoutait à notre plaisir.

Gros plans et mise en scène

Roland-Garros à la télévision invitait en outre à faire l’expérience d’une durée toute cinématographique. «Je me demande même si les années 1980, cinématographiquement si vaines, n’eurent pas comme vrai cinéma et comme héros attachants les Borg, Connors, McEnroe et Lendl, les seuls qui surent distiller le temps et qui donnèrent des leçons de voir à une génération entière, remarquait Serge Daney en 1994 dans Persévérance. J’ai toujours été surpris que des amis soient surpris de ma capacité à écrire sur le tennis, comme si je leur en voulais de ne pas comprendre qu’il s’agit absolument de la même chose que le cinéma, du moins le vieux cinéma, celui de la mise en scène, de la topographie. Il ne faudrait pas beaucoup me pousser pour que je trouve des passing-shots chez Fritz Lang et des inserts chez Miloslav Mecir.»

Cette sorte de frémissement qui nous saisissait quand, par exemple, la caméra «sévère mais juste» parvenait à cueillir sur le visage du champion, soudain pathétique, l’ombre de la défaite; ce vertige délicieux qui nous prenait quand, à l’occasion d’un temps mort, passait dans le corps du challenger l’espoir fou et lumineux d’une possibilité de l’emporter. La mise en scène de cette activité mentale qu’autorisait le jeu filmé n’était pas à compter pour rien dans la relation d’identification qui se nouait avec les joueurs. C’est quand ils comprennent qu’ils sont au bord du précipice que les sportifs deviennent intéressants… pour le cinéma.

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Encore un dernier jeu

Roland-Garros à la télévision tirait enfin son sel… de la tentation. A quelques jours des examens, ce fruit défendu mettait au supplice tous les élèves, surtout les médiocres. Entre l’incontournable coup de collier scolaire qui permettrait, une fois encore, de passer son année élégamment, c’est-à-dire au ras des pâquerettes, ou le risque de s’abandonner à regarder le match phare du jour, forcément fleuve, dans une manière de compte à rebours infernal qui «distillait le temps», puisqu’on se promettait à chaque jeu, surtout le prochain, qui serait bien sûr le dernier, de retourner à sa table de travail, il fallait choisir.

Maintenant, le stade est un théâtre d’ombres errantes. Les explosions d’applaudissements ne sont plus que des échos lointains. L’été, bientôt, sera là. Il est des événements qui marquent le bal des saisons de leur «durée». Et si Roland-Garros est de ceux-là, c’est parce que, de printemps en printemps, il nous a vus.