Le jeune couple a acheté deux billets au marché noir, à la sortie de la station Porte d'Auteuil. Grand souk organisé chaque matin, sur le trottoir, par des bandes organisées. Laurence et Christophe ont déboursé 250 euros. A peine assis, ils ont reçu la visite du service d'ordre qui, poliment, les a conduits dans les entrailles du Central. Les billets étaient volés. Alertés par le propriétaire - une PME de la région parisienne -, les vigiles ont cueilli les intrus dès leur arrivée. «Nous avons expliqué où nous avions acheté ces billets, à quel prix, et que, depuis Lausanne, nous n'avions quasiment aucune chance d'en obtenir. Très gentiment, un monsieur nous a autorisés à suivre le match depuis le dernier rang.»

Chaque année, toutes les places sont écoulées plusieurs mois à l'avance, et cent mille demandes restent insatisfaites. Roland-Garros est l'un des plus populaires, mais aussi, avec 424000 visiteurs, le moins couru des quatre tournois du Grand Chelem. Le paradoxe tient à l'exiguïté de son site. Les vingt courts se poussent du coude à la lisière du bois de Boulogne, coincés entre le périphérique et les immeubles du quartier d'Auteuil. La superficie du complexe dépasse tout juste huit hectares, contre vingt à Wimbledon. Les allées sont jalonnées d'échoppes, engorgées par une foule dense et indolente.

A la tête de cette puissante machine financière, Christian Bimes, président de la Fédération française de tennis (FFT), milite pour une extension dans le bois de Boulogne, où il voudrait édifier un nouveau Central à toit rétractable. Officiellement, l'idée consiste à mettre le tournoi à l'abri des intempéries, plus sûrement à l'abri du besoin, en organisant des «night session», comme à New York et à Melbourne. Le projet est devisé à 150 millions d'euros, dont 60 seraient pris en charge par la FFT. Ce dôme était une pièce essentielle du dossier Paris 2012. Depuis, il bute sur son financement, sur le veto des mouvements écologistes, sur la tiédeur des collectivités publiques. Pendant ce temps, martèle Christian Bimes, Pékin, Rome et Madrid envisagent de construire des enceintes futuristes, et revendiquent des tournois de renommée planétaire.

Puisque Roland-Garros ne peut pas étendre ses activités, le tournoi tire en longueur: il est devenu le premier à ouvrir les hostilités un dimanche - une innovation très diversement appréciée des joueurs - et à instaurer le principe des «visiteurs du soir» qui, dès 17h, peuvent racheter à bas prix les billets retournés par leurs détenteurs.

Au final, l'exercice en cours devrait générer un bénéfice de 40 millions d'euros. Le budget avoisine 110 millions d'euros, dont 46 proviennent des différents partenariats d'entreprises - trois fois moins que l'US Open -, 9 millions des produits dérivés - dix fois moins que Wimbledon - et 28 millions des droits TV, négociés à moitié prix l'an dernier par l'Union européenne de radio-télévision (UER). Et renégociables en cas de chute des audiences...

L'Allemagne, la Grande-Bretagne et l'Italie ont renoncé à prolonger leur contrat, en raison d'une baisse d'intérêt que Rafael Nadal, semble-t-il, est en passe d'inverser. A l'instar du Comité olympique, Roland-Garros préfère une diffusion vaste - en direct dans 180 pays - à une présence plus lucrative, mais circonscrite, sur le câble, où Wimbledon tire des revenus substantiels.

«Nos possibilités sont limitées. Par conséquent, nous devons nous développer où nous le pouvons», prêche Christian Bimes. En tête: les produits dérivés, réunis sous le label «La Griffe», vendus en majeure partie pendant la quinzaine faute de boutiques en ville. Modèle du genre, Wimbledon monnaie des licences dans le monde entier. Son merchandising génère autant de profits, bon an mal an, que celui du Real Madrid.

Roland-Garros a également réduit à dix le nombre de ses partenaires officiels, moyennant une participation annuelle portée à 3,5 millions d'euros. Plusieurs multinationales patientent sur une liste d'attente, sans espoir d'entrée en matière avant 2008. Suivent treize fournisseurs officiels, à hauteur de 750000 euros chacun, puis les opérations de relations publiques - 700 entreprises candidates - qui, au Village et au Country Club, réunissent à l'heure du petit déjeuner les people et les hommes d'affaires, le Tout-Paris et les gens du monde, les nouveaux venus et les bons partis, pendant que les loges du Central sont vides. Ce grand marché de la connivence rapporte 22 millions d'euros, presque autant que le sponsoring.

Le succès financier du tournoi n'en demeure pas moins fragile. Dans un contexte de concurrence farouche et de baisse d'audience, l'extension apparaît à Christian Bimes comme une évidence, si ce n'est une condition sine qua non. Les gardiens du temple ne partagent pas cet avis, qui condamnent une forme d'obésité commerciale. «A Roland-Garros, plus les années passent, moins nous parlons de tennis», déplore Jean-Paul Loth. «Un nouveau stade déverserait 20000 spectateurs de plus dans des allées déjà surpeuplées», soulève Guy Forget. «La terre battue, en lieu fermé ou en plein air, n'est plus du tout le même revêtement», rappelle Amélie Mauresmo.

En dix ans, la FFT a dépensé 130 millions d'euros pour se conformer à l'industrie du divertissement. Tout le dilemme consiste à «représenter un peu la France d'Amélie Poulain» (Eric Proisy, directeur d'IMG Europe) ou, plus prosaïquement, à prospérer en tant que «marchands de rêve» (Christian Bimes). Tout le problème est que, pour entrer à Roland-Garros, Amélie Poulain devrait acheter ses billets au marché noir.